Et comme souvent dans la presse, l’avenir commence par supprimer des postes.
Le quotidien le plus vendu de France prévoit de réduire ses effectifs de 156 postes, dont 116 dans les rédactions, selon les syndicats.
Attention toutefois au vocabulaire. Il ne s’agit pas de 156 licenciements. Les suppressions passeraient uniquement par des départs à la retraite non remplacés, des départs naturels et la diminution du nombre de CDD.
C’est évidemment plus élégant.
Les postes disparaissent, mais les salariés ne sont pas officiellement licenciés. Ouest-France compte environ 1 600 salariés. La direction vise une baisse d’environ 10 % de sa masse salariale.
Et ce ne sont pas seulement les services administratifs qui vont découvrir les joies de l’efficience. Le plan s’appelle d’ailleurs « Efficience 2 ». Sur les 156 postes concernés, 116 se trouvent dans les rédactions. C’est la première fois qu’un plan d’économies touche les journalistes du titre. Les secrétaires et assistants de rédaction seraient particulièrement touchés.
Le journal cherche 15 millions d’euros d’économies annuelles et vise un retour à l’équilibre en 2028. Il faut dire que le papier n’a plus vraiment la forme. Les ventes reculent de 5 à 6 % par an et le quotidien a perdu près de 9 millions d’euros en 2025.
Voilà qui serait déjà préoccupant pour n’importe quel journal.
Cela l’est davantage encore lorsqu’on parle du quotidien le plus diffusé de France, avec encore environ 581 000 exemplaires payés.
Si même Ouest-France doit serrer sérieusement les boulons, on comprend que la presse quotidienne régionale ne traverse pas exactement une période d’euphorie.
Et l’État dans tout ça ? Ouest-France fait partie des journaux les plus aidés du pays.vEn 2024, le quotidien a reçu environ 6,4 millions d’euros d’aides à la presse. Le groupe SIPA Ouest-France, avec l’ensemble de ses titres, près de 12,9 millions. Rapporté à sa diffusion, c’est pourtant modeste, à peine plus de 3 centimes par exemplaire.
Et c’est bien là le problème.
Ces aides financent pour l’essentiel la diffusion du papier, c’est-à-dire précisément la partie du modèle qui s’essouffle. Elles ne sont pas non plus extensibles. Le projet de budget 2026 prévoyait une baisse de 5,8 % des crédits consacrés à la presse. Sans elles, le déficit du quotidien serait nettement plus lourd.
Mais avec elles, il reste un déficit. Autrement dit, l’argent public aide Ouest-France à tenir. Pas vraiment à se transformer.
Mais l’histoire devient plus intéressante lorsqu’on regarde le groupe dans son ensemble.
SIPA Ouest-France a perdu 33,3 millions d’euros en 2025, dont une partie liée à des dépréciations d’actifs. Et pendant que le quotidien cherche à économiser, le groupe investit massivement pour préparer l’après-papier. Notamment dans Novo19, sa chaîne lancée sur la TNT, qui lui aurait coûté environ 11 millions d’euros l’an dernier.
La presse papier coûte donc trop cher, mais essayer de s’en sortir autrement coûte également très cher. C’est ce qu’on appelle une transition. Ou, dans les entreprises, une période pendant laquelle l’ancien modèle ne rapporte plus assez et le nouveau pas encore suffisamment.
L’intelligence artificielle fait également son apparition dans le programme d’économies. La direction envisage de l’utiliser, parmi d’autres outils, pour améliorer la productivité.
On évitera donc la formule simpliste selon laquelle « l’IA remplace 156 salariés ».
Ce serait faux.
Mais lorsqu’une entreprise annonce simultanément des suppressions de postes dans les rédactions et des gains de productivité grâce à l’intelligence artificielle, il n’est pas complètement absurde de rapprocher les deux sujets.
Le paradoxe est finalement assez cruel.
Ouest-France doit investir dans le numérique, la télévision et l’intelligence artificielle parce que son modèle historique s’essouffle. Et pour financer cette transformation, il doit réduire les effectifs de ceux qui fabriquent encore son produit historique.
Bienvenue dans la presse de demain.
Pour l’instant, elle ressemble surtout à celle d’aujourd’hui, avec un peu moins de monde pour la faire.
Article mise à jour à 22h le 24.09.26
