Hausse de la TVA sur la télévision payante, menaces de Canal+, tribune « Zapper Bolloré »… Dans la bataille qui s’ouvre autour du budget 2027, Canal+, le gouvernement et les opposants à Vincent Bolloré ont tous de solides arguments. Ils ont aussi chacun leurs contradictions.
Canal+ sort le grand jeu. Le gouvernement veut faire passer de 10 % à 20 % la TVA applicable aux abonnements de télévision payante. La mesure figure dans le projet de loi de finances pour 2027.
Invité de RTL ce lundi, Maxime Saada a dénoncé une décision « absurde, qui n’a aucun sens économique » et qui « ne peut être que politique ». Le président du directoire de Canal+ chiffre la facture à 200 millions d’euros par an et prévient que le groupe ne pourra pas l’absorber.
Les abonnés sont prévenus. Si la mesure est votée, les prix augmenteront d’environ 10 %. Le cinéma aussi est prévenu. Canal+ pourrait financer « peut-être trois quarts de films en moins ».
La bataille fiscale est donc devenue politique. Mais elle est surtout remplie de contradictions.
Première contradiction, celle de Canal+.
Pour défendre son taux réduit, le groupe rappelle qu’il n’est pas une plateforme comme les autres. Il finance massivement le cinéma français, le sport et la création, et ses obligations ne sont pas celles de Netflix. Maxime Saada invoque même le « pacte fondateur » de 1984, un taux réduit en échange du financement du cinéma.
C’est un argument sérieux.
Mais là encore, Canal+ est pris dans sa propre contradiction. Son nouvel accord avec le cinéma prévoit près d’un milliard d’euros d’investissements entre 2028 et 2032.
Il comporte toutefois une clause permettant au groupe de revenir sur ses engagements si une modification législative ou réglementaire alourdit ses charges.
La hausse de TVA lui fournirait donc une porte de sortie.
Maxime Saada menace d’ailleurs de ramener fortement l’investissement dans le cinéma vers le minimum imposé.
Mais cela aurait aussi un coût pour Canal+. En investissant beaucoup moins, le groupe pourrait perdre son accès privilégié aux films six mois après leur sortie en salles, appauvrir son offre cinéma et augmenter en même temps le prix de ses abonnements. D’autant que Canal+ vient parallèlement de prendre 34 % d’UGC et peut en prendre le contrôle à partir de 2028.
Il pourrait donc économiser sur les films qu’il finance tout en étant davantage présent dans les salles qui les exploitent.
Menacer le gouvernement est une chose. Encore faut-il ne pas se menacer soi-même.
Canal+ explique parallèlement à ses investisseurs qu’il est devenu un groupe mondial de médias et de divertissement. Depuis le rachat de MultiChoice, il revendique environ 40 millions d’abonnés dans près de 70 pays. Il est coté à Londres depuis décembre 2024, et à Johannesburg depuis juin.
Et Canal+ a retiré ses chaînes payantes de la TNT.
Ce point n’est pas anecdotique. La loi de 1986 interdit que des intérêts extra-européens détiennent plus de 20 % d’une société titulaire d’une autorisation hertzienne. Certes, le groupe conserve CNews et CStar sur la TNT et reste donc soumis à cette règle. Mais ces deux chaînes pourraient demain être transférées dans l’autre pôle contrôlé par Vincent Bolloré, Louis Hachette Group, qui possède déjà Europe 1 et le JDD. Il faudrait l’agrément de l’Arcom. On imagine pourtant mal le régulateur bloquer l’opération, ou retirer à CNews son autorisation d’émettre, avec les risques politiques qu’une telle décision entraînerait.
Cela ne signifie pas que le groupe prépare sa vente à un géant américain. Mais il se donne davantage de liberté pour nouer une alliance internationale, accueillir un grand actionnaire étranger ou participer à une consolidation mondiale.
Canal+ veut donc, assez logiquement, conserver les avantages de son rôle historique français tout en se donnant la liberté stratégique d’un groupe mondial. C’est compréhensible. Mais c’est une contradiction.
Deuxième contradiction, celle du gouvernement.
Son raisonnement fiscal n’est pas absurde. Les télévisions payantes qui diffusent en direct bénéficient d’une TVA à 10 %, quand Netflix et les plateformes à la demande paient 20 %. Or l’offre Canal+ ne ressemble plus guère à la chaîne cryptée des années 1980. Elle mélange chaînes linéaires, replay, cinéma, séries, sport et accès à d’autres plateformes. Plus Canal+ ressemble à ses concurrents numériques, plus son régime fiscal devient difficile à justifier. Et la mesure ne vise pas Canal+ seul, mais toute la télévision payante.
Mais le gouvernement se heurte aussitôt à sa propre contradiction. La France a organisé depuis quarante ans une partie du financement du cinéma autour de Canal+. Elle lui impose de lourdes obligations d’investissement, puis s’apprête à réduire sa rentabilité.
On peut difficilement demander à une entreprise d’être à la fois un pilier de l’exception culturelle et de fonctionner fiscalement comme Netflix.
D’autant que Canal+ menace déjà de réduire ses investissements dans le cinéma et le sport, et de toucher à ses effectifs, en métropole comme en outre-mer, où la TVA serait même quadruplée. L’État pourrait donc encaisser davantage de TVA tout en fragilisant le premier financeur privé du système culturel qu’il prétend protéger.
Belle mécanique.
Troisième contradiction, celle de Canal+ face à la politique.
Canal+ dénonce une décision politique. Aucune preuve publique ne permet d’affirmer que le gouvernement augmente la TVA pour punir Vincent Bolloré ou CNews. Il faut donc rester prudent.
Mais il devient difficile de prétendre que Canal+ évolue hors du champ politique. Pendant longtemps, Maxime Saada avait maintenu une séparation assez nette. CNews avait sa ligne éditoriale. Canal+ finançait des films, des séries et des documentaires très divers, parfois très éloignés des convictions prêtées à Vincent Bolloré. Baron noir en est un bon exemple.
Cette frontière s’est fragilisée. Le 11 mai, en plein Festival de Cannes, 600 professionnels du cinéma ont signé dans Libération la tribune « Zapper Bolloré ». Maxime Saada a répondu qu’il ne souhaitait plus que Canal+ travaille avec eux. Le nombre de signataires a ensuite dépassé les 3 000.
À partir de là, expliquer que Canal+ doit être tenu à l’écart du combat politique autour de Bolloré est devenu beaucoup plus difficile.
Quatrième contradiction, celle des opposants à Bolloré.
Ils dénoncent la puissance de Canal+ dans le cinéma et craignent qu’un même groupe contrôle financement, production, distribution et exploitation des films, avec en ligne de mire les salles UGC, dont Canal+ détient déjà 34 %.
Mais le cinéma français reste extrêmement dépendant de Canal+, qui représente à lui seul plus de 40 % des apports des diffuseurs dans les films français.
Certains veulent donc moins de Bolloré dans le cinéma, mais autant d’argent de Canal+ pour le financer.
Tout le monde a de bons arguments. Tout le monde peut trouver ceux de l’adversaire contradictoires.
Canal+ veut être assez français pour bénéficier d’un régime fiscal particulier, et assez mondial pour se développer librement de Londres à Johannesburg. Le gouvernement veut le traiter comme Netflix tout en continuant à exiger de lui ce qu’il n’exige pas de Netflix. Et les opposants à Bolloré découvrent qu’il est beaucoup plus facile de vouloir « zapper Bolloré » que de zapper les centaines de millions d’euros que Canal+ injecte dans la création française.
Finalement, chacun aimerait garder la partie de Canal+ qui l’arrange et se débarrasser de celle qui le dérange.
C’est peut-être là la principale contradiction.
Article mis à jour le 5 octobre à 17H
