Trois journaux indépendants, trois modèles économiques très différents. Les comptes du Canard enchaîné, de Charlie Hebdo et de Mediapart montrent que l’indépendance éditoriale ne garantit pas la rentabilité. Les deux hebdomadaires papier perdent désormais de l’argent sur leur activité courante. Leur patrimoine financier leur permet encore d’absorber le choc. Mediapart, au contraire, tire directement ses bénéfices de ses abonnements.
Le déficit du Canard se creuse
Les comptes 2025 du Canard enchaîné confirment une dégradation préoccupante.
Son chiffre d’affaires est tombé à 20,3 millions d’euros, en recul de 5,3 %. Son résultat d’exploitation affiche une perte de 3,09 millions d’euros, contre 1,96 million en 2024, 1,53 million en 2023 et 935 000 euros en 2022.
La tendance est donc nette : le déficit lié à l’activité du journal se creuse depuis quatre exercices. La marge opérationnelle atteint désormais −15,2 %.
Le Canard reste pourtant bénéficiaire, avec un résultat net de 636 000 euros. Ce paradoxe s’explique par les revenus tirés de son considérable patrimoine financier. Selon Challenges, son résultat financier aurait atteint 3,97 millions d’euros.
Le journal possède en effet 137 millions d’euros de trésorerie et 134 millions de fonds propres, sans dette financière. Il peut donc supporter plusieurs années de pertes. Mais cette richesse accumulée ne règle pas le problème de fond : le journal lui-même coûte désormais davantage qu’il ne rapporte.
La baisse des ventes impose une accélération numérique. Hervé Liffran, membre du conseil d’administration, revendique environ 130 000 exemplaires vendus en kiosque, 70 000 abonnements papier, dont un peu plus de 12 000 avec accès numérique, et près de 16 000 abonnements exclusivement numériques.
Ces données sont déclarées par le journal, qui n’adhère pas à l’ACPM. Le Canard estime devoir gagner entre 10 000 et 15 000 abonnés numériques supplémentaires. Son site payant n’est véritablement opérationnel que depuis septembre 2024 et le journal doit encore se doter, selon les mots d’Hervé Liffran, d’un « embryon de service marketing ».
Le Canard refuse toujours la publicité. Il n’est cependant pas totalement étranger aux financements publics. Pappers recense une aide de 1 137 490 euros accordée par le ministère de la Culture au titre du portage et du postage de la presse. La fiche ne précise toutefois pas l’exercice auquel cette somme se rapporte.
Charlie sauvé par son résultat financier
Charlie Hebdo présente un profil comparable, mais avec des réserves beaucoup plus modestes.
Au 30 août 2026, les derniers comptes publiés sont toujours ceux de 2024. Le chiffre d’affaires atteint 8,16 millions d’euros, en hausse limitée de 0,4 %. Le résultat d’exploitation est négatif de 834 153 euros, après une perte de 610 000 euros en 2023. La marge opérationnelle tombe ainsi à −10,2 %.
Charlie termine pourtant l’exercice avec un bénéfice net de 203 904 euros. L’explication figure dans le compte de résultat : le journal a dégagé un résultat financier positif de 989 763 euros, auquel s’ajoute un résultat exceptionnel de 103 399 euros.
L’activité éditoriale est donc déficitaire, mais les produits financiers permettent encore de rétablir les comptes.
Charlie dispose de 19 millions d’euros de trésorerie et de 20,9 millions de fonds propres. Sa situation demeure relativement solide, mais elle est moins confortable que celle du Canard. L’entreprise porte notamment 4,43 millions d’euros de dettes financières.
Au début de 2025, l’AFP faisait état d’environ 30 000 abonnés et de 20 000 exemplaires vendus en kiosque. Le journal bénéficie par ailleurs du statut d’entreprise solidaire de presse d’information.
Mediapart gagne de l’argent avec son journal
La comparaison avec Mediapart est brutale.
En 2025, le site a réalisé un chiffre d’affaires de 28,1 millions d’euros, en hausse officielle de 12 %. Il comptait 257 383 abonnés au 31 décembre et a enregistré un bénéfice net record de 4,4 millions d’euros, signant sa quinzième année consécutive de rentabilité.
Selon son rapport d’activité, son résultat d’exploitation atteint 6,55 millions d’euros, soit une marge opérationnelle de 23,3 %. Sa trésorerie s’élève à 14,9 millions d’euros.
Mediapart ne vit ni de la publicité ni des revenus procurés par un immense portefeuille financier. Les abonnements fournissent la quasi-totalité de ses ressources. Le journal affirme ne percevoir aucune aide à la presse et ne recourir à aucun emprunt bancaire.
Son capital est détenu par la Société pour la protection de l’indépendance de Mediapart. Cette société est elle-même contrôlée par le Fonds pour une presse libre, fonds de dotation à but non lucratif. Ce montage rend le capital du journal pratiquement incessible.
Trois indépendances, trois fragilités
Le Canard enchaîné reste protégé par son immense fortune, mais son activité se dégrade rapidement. Charlie Hebdo possède encore un solide matelas, mais celui-ci est bien moins épais et s’accompagne d’un endettement financier. Mediapart dispose de réserves plus limitées, mais son activité journalistique est largement bénéficiaire.
Le contraste est donc moins idéologique que comptable.
Le Canard et Charlie peuvent encore perdre de l’argent grâce aux richesses accumulées par le passé. Mediapart, lui, finance son développement et son indépendance avec les recettes produites aujourd’hui par ses lecteurs. À terme, c’est sans doute le modèle le moins spectaculaire, mais le plus rassurant.
