Sur le papier, l’accord autorisant la fusion entre Paramount et Warner Bros. Discovery multiplie les garanties, jusqu’à promettre de protéger l’indépendance de CNN et CBS News. Mais entre les engagements écrits et la réalité d’une rédaction contrôlée par un géant des médias, il reste une question essentielle : qui surveillera réellement ceux qui détiennent le pouvoir ?
Et l’accord qui ouvre désormais la voie au rachat de Warner Bros. Discovery par Paramount Skydance en fournit une assez bonne illustration.
Sur le papier, pourtant, les douze États américains qui avaient engagé des poursuites contre cette opération à 110 milliards de dollars ont obtenu beaucoup de choses.
Paramount s’engage notamment à maintenir une production importante de films en salles, avec au moins 30 sorties par an dans un premier temps, à investir 1,5 milliard de dollars supplémentaires sur cinq ans dans des productions tournées aux États-Unis et à négocier séparément pendant cinq ans les accords de distribution des chaînes de Paramount et Warner.
Et surtout, Paramount s’engage à maintenir ses studios en Californie.
Ce dernier point est particulièrement intéressant.
Car le groupe avait laissé planer une menace très simple : si la Californie rendait l’opération trop compliquée, une partie des activités pourrait partir au Texas ou dans le Tennessee.
La Californie a finalement préféré transiger.
Était-ce une menace réelle ou un moyen de pression ?
Impossible de le savoir.
Mais le résultat, lui, est bien réel : contrairement à ce que certains envisageaient, Paramount n’a finalement à céder aucun grand actif pour obtenir cet accord.
Pas de vente de CNN.
Pas de séparation de CBS News.
Pas de démantèlement significatif du futur ensemble.
À la place, des engagements.
Et parmi eux, un dispositif destiné à garantir l’indépendance éditoriale de CNN et CBS News.
L’idée paraît excellente : cinq journalistes ou anciens journalistes expérimentés devront former un conseil chargé de surveiller le respect de l’indépendance des rédactions et de pouvoir intervenir lorsqu’un conflit apparaîtra avec la direction.
Très bien.
Sauf qu’il existe un petit détail.
Ces personnes seront choisies par le conseil d’administration du groupe qu’elles seront précisément chargées de surveiller.
Le propriétaire désignera donc ceux qui pourront éventuellement lui expliquer qu’il ne doit pas intervenir dans ses rédactions.
Cela ne signifie pas que le dispositif ne vaut rien.
Il fera partie d’un accord juridiquement contraignant et certaines obligations pourront être contrôlées ou sanctionnées.
Mais une rédaction ne change pas uniquement parce qu’un propriétaire téléphone un matin pour demander de modifier un sujet.
Elle peut évoluer beaucoup plus discrètement.
On change un responsable.
On remplace un présentateur.
On recrute certains profils plutôt que d’autres.
On modifie progressivement les priorités éditoriales.
Et cinq ans plus tard, la rédaction n’est plus tout à fait la même sans qu’aucune règle ait nécessairement été violée.
C’est d’autant plus important que plusieurs engagements pris par Paramount sont limités à cinq ans.
Il faut donc regarder cet accord pour ce qu’il est.
Les États américains ont obtenu des garanties réelles, Paramount a évité les cessions d’actifs qui auraient profondément réduit la portée de son acquisition, et la Californie a obtenu l’assurance que les studios ne partiront pas ailleurs.
Chacun peut donc présenter l’accord comme une victoire.
Mais Paramount ressort surtout de la négociation avec l’essentiel de ce qu’il voulait : Warner Bros. Discovery pratiquement intact.
Il restera ensuite à gérer un ensemble gigantesque réunissant notamment Paramount Pictures, Warner Bros., HBO, CNN, CBS et leurs plateformes de streaming, avec une dette considérable.
Alors oui, l’accord est rassurant sur le papier.
Mais dans les médias comme dans les affaires, les engagements les plus intéressants sont rarement ceux que l’on signe le jour d’une fusion.
Ce sont ceux que l’on respecte encore quelques années plus tard.
