Pendant près d’un siècle, l’autoradio a été une simple option devenue presque invisible à force d’être généralisée. Aujourd’hui, au moment où Internet, les podcasts et les plateformes prennent place dans les voitures, les radios réclament que FM et DAB+ deviennent obligatoires. Derrière la défense de l’hertzien et son rôle en cas de crise se joue surtout une bataille décisive : celle de l’accès au tableau de bord.
Je rigole un peu en voyant les radios se réveiller aujourd’hui pour réclamer que l’autoradio devienne obligatoire dans les voitures.
Il leur aura fallu à peu près 90 ans.
Les premiers autoradios commercialisés avec succès remontent aux années 1930. Et figurez-vous que cet accessoire, devenu tellement banal qu’on n’y pense même plus, n’est toujours pas obligatoire dans une voiture neuve.
Pendant longtemps, il figurait d’ailleurs réellement dans la liste des options. Certains automobilistes choisissaient tout simplement de ne pas le payer.
Puis l’autoradio s’est tellement généralisé que nous avons fini par croire qu’une voiture était forcément livrée avec une radio.
Eh bien non.
Et c’est précisément au moment où l’on commence à pouvoir s’en passer que les radios se réveillent. Aujourd’hui, dans une voiture, on peut écouter une station par Internet, lancer un podcast, Spotify, Deezer, Apple Music ou n’importe quel autre service audio.
Et plus ces usages progressent, plus le bon vieil autoradio retrouve soudain des qualités.
Radio France, les radios privées et les radios locales demandent donc désormais que toutes les voitures neuves soient obligatoirement équipées d’un récepteur FM et DAB+.
Et ce débat ne concerne pas seulement la France.
Aux États-Unis, la Chambre des représentants vient d’adopter un texte destiné à garantir la présence de la radio AM dans les véhicules neufs.
Pourquoi l’AM ?
Parce que les États-Unis sont immenses. Parce que certaines zones rurales restent mal couvertes par les réseaux mobiles. Et parce qu’un émetteur AM peut porter extrêmement loin.
Dans un pays où l’on peut rouler des centaines de kilomètres dans des régions peu peuplées, garder la radio hertzienne dans la voiture n’a donc rien de folklorique. C’est même une question de sécurité. Et ce problème existe partout dans le monde.
On confond souvent couverture de la population et couverture du territoire. Les réseaux mobiles couvrent aujourd’hui l’immense majorité de la population mondiale.
Mais dès que l’on quitte les villes et les grands axes, la situation devient beaucoup plus inégale. Dans les zones rurales, les montagnes, les déserts ou simplement les territoires peu peuplés, installer des milliers d’antennes mobiles coûte très cher.
La radio hertzienne fonctionne autrement. Un seul émetteur puissant peut couvrir une très grande zone et transmettre exactement le même programme à quelques centaines de personnes comme à plusieurs millions.
C’est vrai avec l’AM. C’est vrai avec la FM. Et ce sera de plus en plus vrai avec le DAB+ lorsque les réseaux seront suffisamment développés.
Autrement dit, Internet mobile est formidable lorsqu’il fonctionne. Mais pour arroser un territoire entier avec une information identique, la bonne vieille radiodiffusion conserve un avantage considérable.
Tesla en fournit d’ailleurs une illustration assez parlante. Sur certains anciens Model S et Model X, lorsque le propriétaire fait installer une nouvelle génération de système multimédia, la réception AM, FM et DAB disparaît.
Vous voulez continuer à recevoir la FM et le DAB ? Tesla propose alors l’installation d’un tuner et de nouvelles antennes Prix en France : 520 euros supplémentaires.
Et l’AM, elle, ne revient pas.
Presque un siècle après l’apparition de l’autoradio, nous voilà donc revenus à l’époque où il faut payer une option pour écouter la radio dans sa voiture. Chez d’autres constructeurs, la logique peut être beaucoup plus simple.
Un tuner, une antenne, quelques composants et leur intégration représentent un coût. Quelques dizaines d’euros économisés sur des centaines de milliers de voitures finissent par faire beaucoup d’argent.
Cette histoire rappelle d’ailleurs celle du smartphone. Apple n’a jamais proposé la réception FM hertzienne comme fonction de l’iPhone. Sur Android, elle existe encore sur certains appareils, mais elle est loin d’être systématique. Le téléphone nous a donc déjà appris à écouter la radio par Internet.
Les constructeurs automobiles pourraient parfaitement nous faire prendre la même habitude dans la voiture.
Et c’est là que les radios disent : attention.
Leur premier argument est sérieux. En cas de crise majeure, la diffusion hertzienne est généralement plus robuste. Internet et les réseaux mobiles dépendent d’antennes, de fibres, d’électricité et d’une multitude d’équipements intermédiaires.
Un émetteur radio bien sécurisé peut continuer à couvrir une zone très importante. La radio reste donc un outil essentiel d’information de la population.
Mais évidemment, ce n’est pas la seule raison pour laquelle les radios tiennent autant à rester dans nos tableaux de bord.
La voiture demeure pour elles un territoire extrêmement précieux.
Vous montez dans votre voiture, vous appuyez sur le bouton radio et vous retrouvez immédiatement RTL, France Inter, Europe 1, RMC ou votre station locale.
Vous restez dans un univers où le nombre de concurrents est relativement limité. Passez par Internet et, tout à coup, la concurrence devient presque infinie.
Des radios françaises et étrangères, des milliers de webradios, des millions de podcasts, Spotify, YouTube, Deezer, Apple Music, des livres audio et demain encore autre chose.
Le bon vieil autoradio constitue donc aussi une protection contre cette concurrence mondiale.
Et c’est là qu’apparaît un autre paradoxe assez amusant. Les radios réclament aujourd’hui que la loi protège leur présence dans le tableau de bord.
Mais, dans le même temps, elles investissent massivement dans leurs propres applications.
Parce que sur une application, elles peuvent proposer leurs podcasts, leurs programmes à la demande, retenir davantage l’auditeur, mieux connaître ses usages et aussi mieux valoriser certaines publicités.
C’est exactement le même mouvement que celui des chaînes de télévision. Pour l’instant, aucune grande chaîne n’a envie d’abandonner la TNT. Pourquoi renoncer à un accès gratuit, immédiat et simple à des millions de foyers ?
Mais toutes investissent en même temps dans leurs plateformes numériques.
Les radios font donc exactement la même chose. Elles veulent être partout. Sur les applications, sur Internet, sur les enceintes connectées, sur les plateformes.
Mais elles veulent aussi conserver ce vieux bouton qui permet de les retrouver immédiatement dans la voiture.
Et finalement, elles ont probablement raison de vouloir les deux.
Ce qui reste assez amusant, c’est qu’il aura fallu attendre que l’autoradio commence à être menacé pour découvrir, presque 90 ans après son apparition, qu’il était tellement indispensable qu’il faudrait maintenant une loi pour l’imposer.
Surtout quand certains constructeurs peuvent déjà vous demander 520 euros pour le récupérer.
Bon, j’exagère un peu beaucoup : les radios connaissent évidemment depuis longtemps l’importance de l’autoradio, puisque plus de 40 % de l’écoute s’effectue en mobilité et qu’une très large part de cette écoute se fait en voiture.
