De la bataille du « satellite Coca-Cola » au retard du DAB+, télévision et radio racontent la même histoire : derrière les choix technologiques se joue aussi la peur de voir l’offre exploser et les positions acquises se fragiliser.
L’histoire de la numérisation de la télévision et celle de la radio présentent un curieux effet de miroir.
Dans les deux cas, on a beaucoup parlé de normes, de qualité, de coûts et de modernisation. Mais derrière les choix techniques se trouvait aussi une question plus simple : que devient un marché lorsque le numérique permet soudain de multiplier le nombre de chaînes ou de radios disponibles ?
Et surtout : ceux qui dominent déjà ce marché ont-ils intérêt à cette multiplication ?
À la télévision, l’Europe voulait d’abord la qualité

À la fin des années 1980, l’Europe veut préparer la télévision du futur.
Elle développe le D2-MAC puis le HD-MAC, avec une ambition qualitative forte : meilleure image, son numérique, 16/9 puis haute définition.
La France mise sur TDF 1 et TDF 2, l’Allemagne sur TV-Sat, le Royaume-Uni travaille lui aussi sur la diffusion directe par satellite. Ce sont largement des projets industriels soutenus par les États.
Au Luxembourg, une autre philosophie apparaît avec SES et Astra.
Astra n’est pas américain. SES est luxembourgeois et son capital initial est essentiellement européen. Mais le projet est influencé par l’expérience américaine, notamment par Coronet de Clay Whitehead, et ses premiers satellites sont construits aux États-Unis.
En France, cette approche très commerciale inquiète au point que le projet luxembourgeois est caricaturé en « satellite Coca-Cola ».
L’expression résume assez bien le débat.
D’un côté, une télévision européenne technologiquement très ambitieuse et largement organisée par les États.
De l’autre, une approche pragmatique : mettons rapidement beaucoup de capacité sur le marché et permettons à davantage de chaînes d’exister.

Astra commence d’ailleurs sans révolution technique, en PAL analogique.
Pendant que l’Europe prépare la télévision du futur, Astra remplit ses satellites avec la télévision du présent.
Et le marché choisit.
Les grands projets étatiques de diffusion directe connaissent des difficultés, le D2-MAC ne s’impose pas, le HD-MAC disparaît et Astra devient incontournable.
Puis arrive le véritable numérique.
Avec la compression DVB, plusieurs chaînes peuvent occuper la capacité utilisée auparavant par une seule chaîne analogique.
L’offre explose.

Puis vient la TNT.
En France, on passe progressivement de cinq ou six grandes chaînes gratuites à plusieurs dizaines.
Le public gagne en choix.
Les chaînes historiques découvrent la fragmentation de leurs audiences.
Et les dirigeants des grandes radios ont parfaitement observé ce qui venait de se produire.
Pour la radio, surtout ne pas refaire la TNT
Au tournant des années 2000, le marché français de la radio est solidement installé.
RTL, Europe 1, NRJ, RMC et les réseaux de Radio France disposent de positions puissantes.
Surtout, la bande FM est presque saturée.
Créer un nouveau réseau national devient extrêmement difficile. Cette rareté protège mécaniquement ceux qui possèdent déjà les fréquences.
Le DAB change la règle du jeu.
Plusieurs radios peuvent partager un même multiplex. On crée donc beaucoup plus de capacité et, mécaniquement, davantage de concurrence.
Autrement dit, exactement ce que la télévision vient de connaître.
Pourquoi les groupes déjà bien installés auraient-ils été pressés de reproduire cette expérience ?

DAB, T-DMB : compliquer encore le paysage
À cette question économique s’ajoute une bataille technologique.
À côté du DAB apparaît le T-DMB, technologie dérivée du DAB mais surtout développée en Corée du Sud pour la télévision et les services multimédias mobiles.
En France, c’est principalement NRJ qui pousse fortement cette solution. Les autres grands groupes sont plutôt favorables au DAB ou, du moins, ne manifestent pas le même enthousiasme pour le T-DMB.
Le cadre réglementaire finit par permettre la coexistence.
Mais dans la pratique, très peu de radios choisissent le T-DMB, qui sera rapidement abandonné au profit du DAB+.
Le problème est alors moins la technologie elle-même que le message envoyé au marché.
DAB ?
DAB+ ?
T-DMB ?
Et parallèlement DRM ?
Pour convaincre des millions de Français d’acheter de nouveaux postes, difficile de créer davantage d’incertitude.
Puis les grandes radios freinent franchement
La véritable opposition apparaît lorsque le lancement devient concret.
La radio numérique terrestre doit démarrer en 2009.
Les arguments pour attendre se multiplient alors : marché publicitaire mauvais, coût de la double diffusion FM-numérique, faible équipement des auditeurs, modèle économique incertain.
Puis vient l’idée qu’Internet pourrait finalement assurer lui-même l’avenir numérique de la radio.
Pris séparément, ces arguments sont défendables.
Mis bout à bout, ils conduisent tous au même résultat : attendre.
En 2010, les grandes radios demandent un moratoire.
Puis, lorsque le CSA relance le processus à Paris, Marseille et Nice, RTL, Europe 1, NRJ et RMC refusent de participer.
Il serait excessif d’affirmer que les grands groupes se sont concertés pour tuer le DAB. Rien ne permet de démontrer un tel plan.
Mais leurs intérêts économiques étaient évidents.
La FM saturée protégeait leurs positions. Le DAB+ ouvrait le marché.
Et lorsqu’on domine un marché protégé par la rareté, l’arrivée massive de nouvelles capacités n’est pas forcément une bonne nouvelle.
Le résultat, lui, est incontestable : la France a perdu des années.

Le DRM, autre piste largement abandonnée
Pendant ce temps, une autre technologie méritait davantage d’attention : le DRM, Digital Radio Mondiale.
Et il n’était pas nécessaire de choisir entre DRM et DAB.
Les deux pouvaient être complémentaires.
Le DAB permettait de développer de nouveaux multiplex en bande III.
Le DRM pouvait numériser les bandes AM : ondes courtes, ondes moyennes et grandes ondes.
Pour la France, ce n’était pas secondaire.
France Inter, RTL, Europe 1 et RMC ont utilisé pendant des décennies les grandes ondes, avec un avantage considérable : quelques émetteurs extrêmement puissants couvraient une immense partie du territoire.
On pouvait parcourir des centaines de kilomètres sans changer de fréquence.
Le défaut était leur consommation électrique gigantesque.
Le DRM permettait d’envisager une diffusion numérique beaucoup moins énergivore tout en conservant les remarquables propriétés de propagation de ces fréquences.
La France avait d’ailleurs officiellement retenu le DRM pour les fréquences inférieures à 30 MHz.
On pouvait donc imaginer une architecture assez logique : DAB+ en bande III, DRM pour la très grande couverture en PO et GO, et FM pendant la transition.
Plusieurs normes dans le poste ? Ce n’était pas l’obstacle principal
On a beaucoup parlé de la confusion que créerait cette multiplication des normes.
Mais l’auditeur n’avait aucune raison de devoir comprendre ce qu’étaient le DAB+ ou le DRM.
Il suffisait de fabriquer des postes multistandards.
FM, DAB+, DRM.
L’auditeur choisissait RTL ou France Inter, et le poste sélectionnait la technologie disponible.
Comme nos téléviseurs utilisent aujourd’hui quantité de normes que personne ne connaît.
Le véritable obstacle était industriel.
Pour produire massivement des postes DRM bon marché, il fallait un marché européen.
Or les grandes ondes avaient une importance particulièrement forte en France, beaucoup moins dans certains pays voisins.
L’Europe n’a donc jamais construit autour du DRM l’écosystème industriel qu’elle finira par construire autour du DAB+.
Le cercle vicieux était classique : peu de postes parce qu’il y avait peu d’émissions, peu d’émissions parce qu’il y avait peu de postes.
Le DRM est resté marginal.

Les fameux 15 % d’écoute en grandes ondes
Il y avait aussi les chiffres.
À l’époque, on entend régulièrement que les grandes ondes représenteraient encore environ 15 % de l’écoute de certaines grandes radios.
Mais comment ce chiffre avait-il été établi ?
Quelle étude publique permettait réellement de distinguer un auditeur écoutant RTL en FM d’un autre l’écoutant sur 234 kHz ?
La question est d’autant plus légitime que Médiamétrie, chargée de mesurer l’audience, reconnaissait alors ne pas chercher systématiquement à identifier le mode de réception : FM, grandes ondes ou Internet.
Et cette histoire rappelle un débat très actuel.
Jonathan Curiel, directeur général de RTL, RTL2 et Fun Radio, estime aujourd’hui qu’environ 5 % de l’écoute de RTL se fait en DAB+.
Pourquoi pas ?
Le chiffre est plausible.
Mais où est l’étude publique détaillée permettant d’en connaître précisément la méthodologie ?
Un ordre de grandeur fourni par un dirigeant n’est pas nécessairement faux.
Ce n’est simplement pas la même chose qu’une mesure publique dont chacun peut examiner la méthode.
Et lorsqu’un chiffre sert ensuite à justifier des choix de diffusion coûtant des millions d’euros, la distinction compte.

Internet devait tout régler
Pendant que le DAB piétine, un autre argument s’impose : pourquoi construire un nouveau réseau hertzien puisque demain tout le monde écoutera la radio sur Internet ?
Une partie de la prédiction s’est réalisée.
Internet est devenu essentiel : direct, podcasts, écoute à la demande, smartphones, enceintes connectées, vidéo.
Mais il n’a pas rendu le broadcast inutile.
Un émetteur FM ou DAB diffuse son signal une fois, qu’il soit reçu par dix personnes ou dix millions.
Sur Internet, chaque auditeur établit une connexion.
Les réseaux actuels savent évidemment gérer des millions de connexions, mais chaque écoute utilise des ressources et dépend d’une chaîne complexe : réseaux fixes ou mobiles, antennes, alimentation électrique, serveurs, interconnexions, opérateurs.
En temps normal, cela fonctionne remarquablement bien.
En situation exceptionnelle, c’est une autre histoire.
Et voilà que certains ressortent aujourd’hui une nouvelle solution, le DVB Broadcast, testé depuis longtemps mais jamais réellement déployé à grande échelle pour la radio.
Encore une technologie qui promet de réunir le meilleur du broadcast et des réseaux mobiles.
Il aura finalement fallu se battre
Le lancement français de la radio numérique devait avoir lieu en 2009.
Il faudra attendre juin 2014 pour Paris, Marseille et Nice, puis encore plusieurs années avant une véritable accélération.
Je peux d’ailleurs en témoigner : je me suis moi-même beaucoup impliqué auprès du CSA pour défendre la radio numérique à une époque où l’on trouvait toujours une excellente raison d’attendre encore.
Le véritable changement d’échelle arrive avec les multiplex métropolitains, qui permettent enfin aux grands réseaux de disposer d’une véritable continuité de couverture en DAB+.
Aujourd’hui, autour de quatre Français sur cinq se trouvent dans une zone couverte, selon les critères retenus.
Après trois décennies de discussions, le DAB+ est donc là.
Et le problème s’inverse.
Il faudra bien arrêter la FM

Diffuser durablement les mêmes programmes sur deux grands réseaux terrestres n’a pas beaucoup de sens économique.
FM d’un côté, DAB+ de l’autre : la double diffusion coûte cher.
Il faudra donc envisager la fin de la FM.
Mais certainement pas brutalement.
La Suisse a montré les risques d’une transition trop rapide, qui peut faire perdre des auditeurs à la radio elle-même.
En France, aucune date générale d’extinction n’est aujourd’hui décidée.
Les années 2030 constituent néanmoins un horizon logique pour commencer à organiser une sortie progressive, à condition que la couverture DAB+ et surtout l’équipement des Français soient suffisants.
Car changer de technologie signifie ici demander à des dizaines de millions de personnes de changer de poste.
DAB+ en mobilité, IP pour le reste
À terme, le paysage pourrait être simple.
Le DAB+ comme principal réseau hertzien, particulièrement adapté à la mobilité et à l’automobile.
Internet pour l’écoute connectée, fixe, personnalisée et à la demande.
La FM suffisamment longtemps pour assurer la transition.
Mais avec une condition fondamentale : ne jamais abandonner complètement le hertzien.
Parce que la radio est aussi une infrastructure de sécurité

Catastrophe naturelle, panne électrique majeure, cyberattaque, guerre, défaillance ou saturation des télécommunications : dans ces situations, le broadcast conserve une propriété essentielle.
Un émetteur transmet.
Cent personnes peuvent recevoir le signal ou dix millions.
Cela ne change rien pour lui.
Voilà pourquoi une radio reposant exclusivement sur Internet serait une erreur.
Et voilà aussi pourquoi l’abandon complet des grandes ondes mérite aujourd’hui d’être regardé avec un peu de recul.
France Inter les a quittées en 2017. RTL, dernière grande radio française à les utiliser, en 2023.
Éteindre ces énormes émetteurs analogiques avait une logique économique et énergétique évidente.
Mais nous avons simultanément abandonné une capacité exceptionnelle : couvrir une immense partie du pays avec très peu d’émetteurs.
Le DRM aurait peut-être permis d’en conserver une partie des avantages avec des besoins énergétiques très inférieurs.
L’Europe n’en a jamais fait un axe industriel majeur. La France non plus.
Et les grandes ondes ont disparu.
L’histoire s’est finalement répétée à l’envers
À la télévision, l’Europe institutionnelle avait misé sur une amélioration technologique très ambitieuse.
Face à elle, Astra, le fameux « satellite Coca-Cola », avait choisi une approche beaucoup plus pragmatique : mettons d’abord davantage de chaînes à disposition.
L’abondance a gagné.
Puis le numérique, le satellite et la TNT ont encore multiplié l’offre et fragmenté les audiences historiques.
Lorsque la radio a dû à son tour se numériser, les acteurs installés connaissaient parfaitement cette histoire.
La FM saturée protégeait leurs positions.
Le DAB+ ouvrait les portes.
Alors on a discuté du DAB, du T-DMB, du DRM, du prix des récepteurs, du marché publicitaire, du coût de la double diffusion puis d’Internet.
Tous ces arguments n’étaient pas faux.
Mais leur accumulation a eu une conséquence très concrète : gagner du temps.
Beaucoup de temps.
Le DAB+ a finalement gagné quand même.
Très tard.
Et après avoir passé trente ans à nous demander comment faire entrer la radio dans le monde numérique, la question essentielle n’est peut-être plus seulement de savoir quelle technologie coûte le moins cher ou permet le plus de programmes.
Elle est aussi celle-ci :
quelle technologie permettra encore à un pays entier d’écouter la radio le jour où tout le reste ne fonctionnera plus ?
De ce point de vue, le bon vieux principe de la diffusion hertzienne n’a peut-être jamais été aussi moderne.
