Rossel est en négociations exclusives pour reprendre Sud Ouest. Le groupe belge, déjà très présent dans la presse régionale française, s’appuie sur un modèle rentable fondé sur la taille, les mutualisations et les regroupements, au prix de tensions sociales régulières.
Sud Ouest : derrière Rossel, un modèle rentable fondé sur les regroupements et les mutualisations
Le groupe belge Rossel est entré en négociations exclusives pour reprendre Sud Ouest d’ici à la fin de l’année. Derrière l’image rassurante d’un groupe familial spécialisé dans la presse se trouve aussi un modèle économique très structuré : acquisitions, regroupements, mutualisation des moyens et contrôle serré des coûts. Une méthode qui lui permet de rester rentable, mais qui a déjà suscité de fortes tensions sociales dans plusieurs de ses journaux.
Pour Sud Ouest, Rossel présente au premier abord le profil du repreneur idéal. Ce n’est ni un fonds d’investissement ni un industriel extérieur aux médias. Le groupe familial belge possède Le Soir en Belgique et, en France, La Voix du Nord, Nord Éclair, Nord Littoral, Le Courrier Picard, L’Aisne Nouvelle, L’Union, L’Ardennais, L’Est Éclair, Libération Champagne et Paris-Normandie. Il s’est également fortement développé dans la radio locale.
L’opération envisagée avec Sud Ouest ferait naître un ensemble réalisant plus de 400 millions d’euros de chiffre d’affaires, troisième acteur de la presse régionale française derrière SIPA-Ouest-France et EBRA. La transaction pourrait avoisiner 100 millions d’euros, selon une source proche du dossier citée par l’AFP.
La rentabilité par la taille
Rossel présente une particularité dans un secteur où de nombreux journaux peinent à équilibrer leurs comptes : le groupe reste globalement rentable et dispose des moyens nécessaires pour continuer ses acquisitions.
Mais il n’existe pas de recette miracle. Son modèle consiste largement à atteindre une taille permettant de répartir les dépenses entre de nombreux titres.
Informatique, impression, numérique, publicité, abonnements, fonctions administratives ou management peuvent ainsi être regroupés. Chaque journal conserve sa marque et une implantation locale, mais tout ce qui n’a pas nécessairement besoin d’être reproduit dans chaque entreprise peut progressivement être mutualisé.
La logique peut également atteindre les rédactions.
À La Voix du Nord, la restructuration engagée en 2022 et 2023 prévoyait notamment des regroupements d’éditions et la mutualisation de pages locales à Calais avec Nord Littoral, également propriété de Rossel.
Dans l’Est, L’Union, L’Ardennais, L’Est Éclair et Libération Champagne ont été regroupés au sein de Rossel Est Médias. La direction annonçait dès 2023 vouloir développer davantage la « transversalité » et les « synergies » entre les titres.
Même logique en Picardie et en Normandie, où certaines fonctions de direction ont été rapprochées entre les différents journaux.
Des rédactions qui restent locales, mais des structures de plus en plus intégrées
Il serait néanmoins excessif de dire que Rossel transforme tous ses journaux en un seul quotidien décliné sous plusieurs marques.
La nécessité de préserver des rédactions et des contenus distincts a même été explicitement posée par l’Autorité de la concurrence lors de précédentes acquisitions du groupe.
Mais derrière cette indépendance des marques, l’organisation industrielle est de plus en plus intégrée.
C’est précisément ce qui permet de comprendre comment Rossel peut maintenir une rentabilité alors que la diffusion du papier recule : le groupe ne cherche pas seulement à faire vivre chaque titre isolément, il cherche à faire fonctionner un ensemble.
Cette stratégie donne aussi davantage de moyens pour financer les investissements numériques, de plus en plus difficiles à supporter pour un quotidien régional seul.
Les syndicats beaucoup plus réservés
Cette recherche permanente de synergies a cependant un coût social et provoqué plusieurs conflits importants.
À La Voix du Nord, le plan de réorganisation de 2022-2023 avait provoqué une opposition très forte. En janvier 2023, une assemblée générale avait rejeté notamment les regroupements d’éditions et ce que l’intersyndicale qualifiait de « mutualisation à outrance des contenus rédactionnels ».
La défiance était spectaculaire : sur 258 votants, 252 avaient voté une motion de défiance visant notamment l’actionnaire Rossel.
Quelques mois plus tard, les sections SNJ de Paris-Normandie, L’Union-L’Ardennais, L’Est Éclair-Libération Champagne, L’Aisne Nouvelle, Le Courrier Picard, Le Messager et La Voix du Nord publiaient ensemble un communiqué particulièrement critique.
Elles s’inquiétaient du rapprochement entre directions éditoriales, marketing et activités commerciales, craignant que cette organisation n’affaiblisse l’indépendance des rédactions. Les journalistes du Messager avaient notamment fait grève les 30 et 31 mai 2023.
Les relations sociales restent parfois très tendues. Dans le conflit autour de 20 Minutes, plusieurs syndicats ont encore vivement mis en cause Rossel fin 2025, affirmant notamment que le groupe avait réalisé 49 millions d’euros de bénéfice en 2024. Ce chiffre est ici celui avancé par les organisations syndicales.
Pour Sud Ouest, la vraie question sera celle des « synergies »
C’est donc probablement moins l’orientation politique de Rossel que son organisation industrielle qui doit retenir l’attention à Bordeaux.
Les territoires de Sud Ouest et des principaux quotidiens français de Rossel se chevauchent très peu. Il n’y a donc pas de raison évidente de fusionner des rédactions locales de Bordeaux, Bayonne ou La Rochelle avec celles de Lille, Amiens, Rouen ou Reims.
Mais cela ne signifie absolument pas qu’il n’existe aucun doublon.
Informatique, régie publicitaire, services numériques, administration, ressources humaines, impression, abonnements ou certaines fonctions de direction peuvent être regroupés à l’échelle d’un ensemble beaucoup plus vaste.
Et le vocabulaire du communiqué annonçant le projet est déjà révélateur : les deux groupes mettent en avant les moyens et expertises qui pourront être mutualisés.
C’est là que se situe probablement l’enjeu des prochaines négociations.
Rossel a démontré qu’il savait conserver des marques locales fortes tout en regroupant progressivement ce qui se trouve derrière elles. C’est aussi l’une des raisons de sa relative solidité financière.
Pour Sud Ouest, l’arrivée d’un groupe de presse familial et rentable peut donc apparaître rassurante. Mais l’expérience des autres titres français de Rossel montre également que la recherche de rentabilité passe souvent par des restructurations, des regroupements et des économies.
Le véritable débat ne sera donc pas seulement de savoir si Rossel rachète Sud Ouest. Il sera de savoir jusqu’où le groupe entend appliquer à Sud Ouest son modèle de mutualisation.
