J’ai un problème. Dois-je vous parler de ce sujet et prendre le risque de poursuites judiciaires ? Non, je ne vais pas évoquer une affaire politique qui fait la une de l’actualité, mais un sujet qui touche à l’information, au droit d’informer et à l’industrie pharmaceutique.
Je vais donc peser chaque mot. Je ne dirai pas que ces médicaments sont efficaces. Je ne dirai pas non plus qu’ils ne le sont pas. Je me contenterai de prononcer leur nom, en espérant que cela reste autorisé.
Car aux Pays-Bas, écrire sur un médicament peut désormais coûter cher.
Très cher, même lorsque l’article n’a pas été commandé par un laboratoire, qu’aucun espace publicitaire n’a été vendu et que le journaliste se contente de rendre compte d’une étude scientifique.
DPG Media a ainsi écopé de 51 000 euros d’amendes pour des articles publiés par De Volkskrant et AD sur des médicaments comme Ozempic, Wegovy ou Mounjaro.
Mediahuis, propriétaire de NRC et De Telegraaf, est lui aussi visé. NRC s’est vu infliger à lui seul 81 000 euros pour deux articles.
On dit souvent que le marché publicitaire de la presse est en crise. Visiblement pas pour tout le monde. Voilà des journaux qui font de la publicité sans le savoir, sans le vouloir et sans être payés. Ce sont même eux qui paient.
Le raisonnement de l’Inspection néerlandaise de la santé est pourtant juridiquement défendable.
La publicité destinée au grand public pour les médicaments sur ordonnance est interdite dans l’Union européenne.
Et la Cour de justice de l’Union européenne a déjà précisé qu’un message pouvait être considéré comme publicitaire même lorsqu’il était diffusé par quelqu’un qui n’avait aucun lien avec le fabricant.
Autrement dit, pour faire de la publicité, nul besoin d’être payé. Il suffit d’être convaincant.
Le problème commence lorsqu’on applique ce principe à la presse.
De Volkskrant avait notamment rendu compte d’une étude publiée dans Nature Medicine sur les effets des médicaments de type GLP-1.
L’étude observait des associations favorables pour 42 problèmes de santé, mais relevait également des risques et des limites. L’article évoquait d’ailleurs les effets indésirables.
Rien n’y a fait. Le texte était sans doute trop bien écrit.
On connaissait l’article sponsorisé. Voici maintenant l’article non sponsorisé qui peut quand même être considéré comme une publicité. Une innovation dont le secteur se serait volontiers passé.
L’affaire devient encore plus savoureuse lorsqu’on découvre que les procédures visant NRC et De Volkskrant ont été déclenchées à la demande de Goodlife, distributeur de Mysimba, un médicament concurrent utilisé dans la perte de poids.
L’entreprise reprochait notamment aux journaux d’avoir beaucoup parlé des nouveaux traitements et presque pas du sien.
Il fallait y penser. Plutôt que d’acheter de l’espace pour vanter son produit, demander à l’autorité sanitaire de regarder de plus près les articles consacrés aux produits d’en face. Une stratégie de communication d’un genre nouveau.
L’Inspection reste évidemment seule responsable de ses décisions, mais le mécanisme laisse songeur.
En avril, le tribunal d’Amsterdam avait déjà donné raison à l’Inspection dans une autre affaire visant Flair et De Stentor, deux titres de DPG Media, en confirmant une amende de 48 450 euros.
Les éditeurs contestent toutefois plusieurs sanctions et le débat doit se poursuivre devant la justice.
Car derrière Ozempic se cache une question beaucoup plus sérieuse.
À partir de quand un article de presse cesse-t-il d’informer pour commencer à promouvoir ?
Lorsqu’il conseille d’acheter un médicament, la réponse paraît assez simple.
Lorsqu’il décrit favorablement les résultats d’une étude publiée dans une grande revue scientifique, elle l’est beaucoup moins.
À pousser trop loin cette logique, les journalistes pourraient finir par adopter une méthode particulièrement prudente.
Une étude positive sur un médicament ? Ajouter vite trois paragraphes négatifs pour équilibrer.
Une découverte spectaculaire ? Surtout ne pas paraître trop enthousiaste.
Un traitement efficace ? Attention au vocabulaire, et si possible citer aussi le concurrent.
Après le principe de précaution sanitaire, voici peut-être le principe de précaution rédactionnelle.
Et lorsque la réglementation commence à inciter les journalistes à se demander non plus seulement si ce qu’ils écrivent est exact, mais si cela pourrait paraître trop favorable à un produit, la question de la liberté de la presse cesse d’être théorique.
Pour ma part, je crois être en règle. Je n’ai dit aucun bien d’Ozempic, de Wegovy ni de Mounjaro. Et par précaution, j’ai même cité Mysimba.
