Sur TikTok et Instagram, l’expérience personnelle tient désormais lieu d’ordonnance : la contraception se discute en quarante secondes et les injections esthétiques se pratiquent dans des Airbnb. Deux femmes en sont mortes en France cette année — de quoi rappeler que le nombre d’abonnés n’a jamais été un diplôme.
« Je ne veux plus prendre la pilule. Je ne veux plus de médicaments. Plus de stérilet, plus d’implant, plus rien dans mon corps. Maintenant, préservatif. »
Santé : quand l’influenceur se prend pour le médecin
La jeune femme qui me dit cela résume assez bien le changement d’époque.
Son choix est évidemment respectable. Mais il illustre aussi une défiance envers la médecine et les traitements que les réseaux sociaux savent merveilleusement entretenir.
Sur TikTok ou Instagram, la pilule devient vite « des hormones qu’on vous impose », le stérilet « un corps étranger », et l’implant quelque chose dont il faudrait se « libérer ».
Le vocabulaire est impeccable. La pharmacologie, parfois moins.
Deux études récentes consacrées à TikTok anglophone, et non français, donnent une idée du paysage : dans l’une, seulement 10 % des vidéos analysées sur la contraception provenaient de professionnels de santé ; dans une autre, près des trois quarts étaient publiées par des personnes sans qualification médicale.
Mais pourquoi s’encombrer de diplômes quand on possède 300 000 abonnés ?
Le médecin dit : « cela dépend de votre âge, de vos antécédents et de la méthode ».
L’influenceuse dit : « depuis que j’ai arrêté les hormones, je revis ».
L’algorithme n’hésite pas longtemps.
Soyons clairs : la pilule peut avoir des effets secondaires, certaines femmes la supportent mal et la médecine a trop longtemps eu tendance à la prescrire presque automatiquement. Son recul a d’ailleurs commencé en France bien avant TikTok : elle représentait 55,8 % des méthodes contraceptives utilisées en 2005, contre 26,8 % en 2023.
Mais décider de ne plus prendre une contraception n’est pas exactement comparable au choix de supprimer le gluten de son petit déjeuner.
Il existe derrière une éventuelle défaillance contraceptive une grossesse non désirée, avec toutes les conséquences personnelles, médicales, familiales, sociales et parfois psychologiques que cela peut entraîner. L’OMS rappelle qu’une grossesse non planifiée peut avoir des conséquences importantes pour la santé et la vie sociale des femmes.
Même le retour au préservatif, parfaitement légitime et qui présente l’avantage essentiel de protéger également contre les infections sexuellement transmissibles, n’autorise pas à oublier ses limites.
D’autant que l’actualité vient de fournir une jolie leçon de modestie aux docteurs Instagram : le ministère de la Santé vient d’alerter sur plus de 40 000 préservatifs non conformes commercialisés en France. Deux autres références pourtant marquées CE ont également fait l’objet de rappels pour des risques de perforation ou d’éclatement.
La contraception est donc, surprise, un peu plus complexe qu’un tutoriel de quarante secondes.
Mais cette médecine par influence ne s’arrête pas à la pilule.
Pour être plus belle, plus jeune, avoir des lèvres plus grosses ou des fesses plus rebondies, les mêmes réseaux sociaux peuvent aussi conduire vers des « injecteuses » qui n’ont parfois de médical que le décor de leur compte Instagram.
L’ANSM avertit depuis plusieurs années que les injections esthétiques réalisées par des personnes non autorisées peuvent entraîner infections graves, nécroses et autres complications sévères, notamment lorsqu’elles sont pratiquées dans de mauvaises conditions d’hygiène ou avec une mauvaise technique. Depuis 2024, la délivrance des produits injectables à base d’acide hyaluronique est d’ailleurs beaucoup plus strictement encadrée.
Et là, le sarcasme s’arrête presque.
En mars 2026, à Villeurbanne, une femme d’une quarantaine d’années est morte après une injection esthétique clandestine d’acide hyaluronique et de lidocaïne pratiquée dans un logement loué sur Airbnb. Une influenceuse spécialisée dans les soins esthétiques a été mise en examen pour homicide involontaire et exercice illégal de la médecine. L’enquête doit encore établir précisément les causes du décès. (Le Progrès)
En juillet, une autre femme est morte à Nice après une injection clandestine dans un institut de beauté. La personne ayant pratiqué l’acte n’avait, selon le parquet, aucune formation spécifique. Une information judiciaire a notamment été ouverte pour homicide involontaire et exercice illégal de la médecine.
Voilà où l’on arrive lorsque le nombre de followers commence à tenir lieu de certificat de compétence.
Le phénomène possède toujours la même mécanique.
Une personne raconte son expérience.
L’expérience devient conseil.
Le conseil devient vérité.
Et lorsque cette vérité concerne la contraception, une injection, un traitement ou n’importe quel acte touchant à la santé, les conséquences peuvent être autrement plus sérieuses qu’une mauvaise recommandation de restaurant.
Les réseaux sociaux ont incontestablement permis aux patients de témoigner, de dénoncer des effets secondaires négligés et de remettre en cause certains automatismes médicaux. C’est utile.
Mais ils ont aussi créé une étrange hiérarchie de la compétence où celui qui parle le plus fort, le mieux filmé et avec le plus d’abonnés peut finir par être davantage écouté que celui qui a passé dix ans à étudier le sujet.
On peut contester son médecin.
On peut demander un deuxième avis.
On peut refuser une pilule, un stérilet, un implant, une injection esthétique ou n’importe quel traitement.
C’est même précisément cela, le consentement.
Mais le choix doit se faire à partir d’une information fiable, en connaissant aussi les conséquences possibles de ce que l’on refuse ou de ce que l’on accepte.
Au bout du compte, notre corps nous appartient. Et ce n’est pas un influenceur qui doit nous dire ce que l’on doit faire ou pas.
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