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You are at:Home»réseaux sociaux»Comment transformer une chronique confidentielle en affaire nationale
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Comment transformer une chronique confidentielle en affaire nationale

Serge SurpinBy Serge Surpinseptembre 14, 2026Aucun commentaire6 Mins Read
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Photo Kenneth Adelman / California Coastal Records Project, copyright 2002
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À force de vouloir éviter, censurer ou marginaliser certaines informations, on finit parfois par leur offrir une publicité inespérée. De la photo anodine devenue virale à la chronique de Charles Sapin transformée en affaire nationale, l’effet Streisand rappelle une règle simple : il suffit parfois de vouloir étouffer un sujet pour lui donner de l’air.

Il y a des informations que je vois passer et que je décide de ne pas traiter.

Pas parce qu’elles sont fausses ou gênantes.

Simplement parce qu’elles ne méritent pas toujours qu’on leur donne davantage d’importance.

C’est une vieille règle journalistique assez saine : tout ce qui circule ne mérite pas forcément un article.

Mais en 2026, cette prudence peut coûter cher.

Vous laissez passer une petite histoire. Un autre site la publie. Puis un deuxième. Facebook s’en empare.

Et quelques heures plus tard, vous voilà obligé de rattraper une information que vous aviez justement choisi de ne pas gonfler.

Je l’ai encore constaté récemment avec une photo exposée à Deauville. Je l’avais vue, je n’y voyais pas vraiment un sujet.

D’autres ont pensé autrement. Et l’image est devenue une information parce qu’elle circulait partout.

Le journaliste ne doit donc plus seulement sélectionner l’actualité. Il doit aussi anticiper ce que les autres vont décider de transformer en actualité.

Bienvenue dans l’époque du « je publie parce que sinon quelqu’un d’autre le fera ».

Il existe un nom célèbre pour un mécanisme voisin : l’effet Streisand.

En 2003, Barbra Streisand veut faire retirer d’Internet une photographie aérienne de sa maison californienne.

La photo était quasiment inconnue.

La procédure destinée à la faire disparaître lui offre une publicité mondiale.

Autrement dit, pour cacher une image que presque personne n’avait vue, on réussit à la montrer à tout le monde.

Depuis, Internet a perfectionné la méthode.

Et Radio France vient peut-être de nous en offrir une variante assez spectaculaire.

Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, dispose sur France Inter d’un éditorial politique hebdomadaire le dimanche matin vers 7 h 40.

Sa première chronique a duré exactement deux minutes trente.

Soyons sérieux.

Sans polémique, combien d’auditeurs auraient réellement attendu chaque dimanche matin, café à la main, la nouvelle pensée de Charles Sapin ?

Probablement assez peu.

Puis sont arrivées les protestations, les pétitions, les demandes de retrait et finalement une grève de deux jours à Radio France.

Résultat : cette obscure chronique matinale est devenue une affaire nationale.

Elle sera désormais écoutée, enregistrée, décortiquée, commentée et probablement passée au microscope à chaque phrase.

On lui a offert une campagne de lancement que même le meilleur directeur de communication n’aurait probablement pas osé imaginer.

Mais il manquerait un élément essentiel si l’on réduisait cette affaire à la seule volonté de la direction de France Inter d’élargir artificiellement son éventail politique.

Quelques semaines avant le recrutement de Charles Sapin, le 10 juin, l’Arcom avait mis Radio France en demeure pour manquement à ses obligations de pluralisme politique.

Et les chiffres sont assez spectaculaires.

Au premier trimestre 2026, près de 60 % du temps de parole accordé au Rassemblement national sur France Inter avait été diffusé entre minuit et 5 h 59.

Sur France Info, cette proportion dépassait 70 %.

Le pluralisme existait donc.

Mais il avait manifestement tendance à souffrir d’insomnies.

Pendant la journée, entre 6 heures et minuit, le RN ne représentait qu’environ 9 % de l’ensemble des interventions politiques sur France Inter et 9,5 % sur France Info.

L’Arcom a considéré que ces proportions ne correspondaient pas à la représentativité du parti.

Et ce n’était même pas la première alerte.

Le régulateur avait déjà attiré l’attention de Radio France en 2025 puis, beaucoup plus fermement, en février 2026.

Autrement dit, lorsque la direction de France Inter invoque le pluralisme pour expliquer l’élargissement de ses éditorialistes, elle ne répond pas seulement à un débat idéologique.

Elle répond aussi à une mise en demeure du régulateur.

Cela change tout de même légèrement la perspective.

On peut contester le choix de Charles Sapin.

On peut considérer que Valeurs actuelles franchit une ligne éditoriale incompatible avec celle du service public.

C’est un débat parfaitement légitime.

Mais on ne peut pas faire comme si le problème du pluralisme à Radio France avait été inventé par sa direction au mois d’août.

L’Arcom l’avait constaté, chiffres à l’appui, deux mois plus tôt.

Et c’est là que cette petite affaire de deux minutes trente devient beaucoup plus intéressante.

Parce qu’elle annonce peut-être quelque chose de beaucoup plus vaste.

Nous entrerons dans quelques mois dans une élection présidentielle dont les sondages donnent aujourd’hui une place considérable au Rassemblement national.

Les sondages ne font évidemment pas une élection.

Mais on n’ose imaginer le niveau de tension si les urnes confirmaient demain ce qu’ils indiquent aujourd’hui.

Car alors la question ne concernera plus deux minutes trente sur France Inter.

Elle concernera un résultat électoral national.

Manifestations, grèves, pétitions, contestations, voire blocages : tout cela appartient à une démocratie.

Heureusement.

Une démocratie dans laquelle on ne pourrait plus contester un pouvoir élu ne serait rapidement plus une démocratie.

Mais jusqu’où ?

À quel moment contester une politique devient-il refuser le résultat qui l’a rendue possible ?

À quel moment un blocage légitime devient-il une manière d’expliquer à des électeurs qu’ils ont certes le droit de voter, mais à condition de voter correctement ?

La démocratie ne consiste évidemment pas à se taire pendant cinq ans après une élection.

Elle donne même le droit de manifester contre le vainqueur dès le lendemain.

Mais elle suppose tout de même que le vote conserve une conséquence.

Sinon, autant supprimer les élections et demander directement aux rédactions, aux syndicats et aux réseaux sociaux quel gouvernement leur paraît acceptable.

Ce serait beaucoup plus rapide.

L’affaire Charles Sapin n’est évidemment qu’un minuscule avant-goût de cette question.

Mais elle a le mérite de la poser.

En voulant empêcher une chronique de deux minutes trente d’exister, on l’a transformée en événement national.

Comme lorsqu’on veut faire disparaître une photographie et qu’on la rend célèbre.

C’est toute la difficulté.

Ne pas traiter une information, c’est parfois éviter de la gonfler.

Mais ne pas la traiter, c’est aussi prendre le risque de se faire doubler.

Et vouloir empêcher quelqu’un d’être entendu peut parfois lui offrir le plus formidable des haut-parleurs.

L’effet Streisand nous rappelle finalement une règle très simple.

Certaines informations meurent toutes seules.

À condition de ne pas leur administrer artificiellement de l’oxygène.

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Serge Surpin
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