D’un côté, une loi en vigueur mais largement contournée. De l’autre, une interdiction votée puis censurée. Les expériences australienne et française montrent que fixer un âge minimal ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir contrôler l’âge, contraindre les plateformes et respecter les libertés fondamentales.
En Australie, un effet réel mais limité
Depuis le 10 décembre 2025, les principales plateformes doivent prendre des « mesures raisonnables » pour empêcher les moins de 16 ans de détenir un compte. La responsabilité repose sur les entreprises, pas sur les enfants ou leurs parents.
Réseaux sociaux : l’Australie interdit sans empêcher, la France légifère sans appliquer
Huit mois plus tard, les données de Qustodio montrent un retour progressif des adolescents. En juillet 2026, environ 26 % des 13-15 ans suivis utilisaient TikTok, soit seulement un point de moins qu’avant l’interdiction. Chez les 10-12 ans, l’utilisation avait même dépassé son niveau antérieur.
Ces chiffres proviennent des appareils d’environ 19 000 familles équipées du logiciel Qustodio. Un enfant est comptabilisé s’il utilise l’application pendant plus de cinq minutes consécutives au moins une fois dans le mois. L’échantillon n’est donc pas représentatif de toute la population et mesure l’usage de l’application, pas nécessairement la possession d’un compte. Ces données sont détaillées ici.
L’évaluation officielle d’eSafety porte, elle, sur une période plus courte. Le régulateur a recruté 4 121 enfants âgés de 10 à 16 ans, qui doivent être suivis pendant plus de deux ans. Son premier bilan compare la situation précédant l’interdiction à celle observée trois mois plus tard, en mars et avril 2026.
L’analyse concerne 803 enfants de 10 à 15 ans ayant répondu aux deux vagues. La proportion de ceux qui détenaient au moins un compte sur une plateforme soumise à la restriction est passée de 52,4 % à 42,1 %. La baisse est statistiquement significative, mais son ampleur reste modeste. Beaucoup d’enfants ont conservé leurs comptes et la fréquence d’utilisation quotidienne a peu changé. eSafety précise qu’il est encore trop tôt pour juger l’efficacité à long terme.
Les deux études ne se contredisent donc pas. eSafety mesure notamment la possession de comptes après trois mois. Qustodio observe l’utilisation d’applications jusqu’en juillet. Ensemble, elles suggèrent un recul initial suivi d’un retour progressif sur certaines plateformes.
Des contrôles faciles à contourner
Le principal point faible se trouve du côté des plateformes. Parmi les enfants qui conservaient un compte, 50,2 % indiquaient que le service ne leur avait jamais demandé de confirmer leur âge. Pour 18,2 %, la plateforme les avait incorrectement considérés comme plus âgés. Plus d’un tiers avaient simplement déclaré avoir au moins 16 ans.
Une étude indépendante publiée dans le British Medical Journal aboutit à un constat voisin. Parmi 408 adolescents suivis avant et trois mois après l’entrée en vigueur de la loi, plus de 85 % des moins de 16 ans utilisaient toujours au moins une plateforme concernée. L’Université de Newcastle présente néanmoins ces résultats comme une première photographie.
Les chercheurs reconnaissent le manque de puissance statistique de leur travail et les faibles effectifs immédiatement de part et d’autre du seuil des 16 ans. Ils soulignent surtout que la mesure pourrait produire davantage d’effets chez les enfants qui n’ont pas encore commencé à fréquenter les réseaux sociaux. Son bilan complet pourrait donc prendre plusieurs années.
Canberra refuse de parler d’échec. Le ministre adjoint Andrew Leigh rappelle que le gouvernement n’a jamais attendu un respect intégral de la loi. Il compare celle-ci aux règles fixant un âge minimal pour l’achat d’alcool : leur contournement ne les rend pas inutiles, car elles établissent aussi une norme sur laquelle les parents peuvent s’appuyer. Son entretien est disponible ici.
Le gouvernement reconnaît toutefois les insuffisances de l’application. Il a proposé de renforcer les pouvoirs d’enquête d’eSafety et de doubler la sanction maximale contre les plateformes récalcitrantes, de 49,5 à 99 millions de dollars australiens. Le projet doit permettre au régulateur d’exiger les preuves des contrôles réalisés.
En France, deux textes et deux obstacles
La France n’a pas encore atteint ce stade d’application imparfaite. Elle n’a tout simplement pas mis en œuvre d’interdiction d’accès aux réseaux sociaux.
La loi de juillet 2023 avait instauré une « majorité numérique » à 15 ans, avec l’autorisation d’un parent pour les plus jeunes. Elle est restée inappliquée après un avis circonstancié de la Commission européenne, qui contestait certaines obligations imposées directement aux plateformes au regard du règlement européen sur les services numériques, le DSA. La procédure figure dans le registre européen TRIS.
Le scénario s’est en partie répété en 2026. Un nouvel avis de la Commission a prolongé jusqu’au 10 août la période pendant laquelle le texte ne pouvait pas être promulgué. Bruxelles ne contestait pas le droit de la France à fixer un âge minimal, mais certaines compétences de contrôle confiées à l’Arcom. Le Sénat a précisé la portée de cet avis.
L’obstacle européen n’a cependant fait que retarder le texte. C’est le Conseil constitutionnel qui a censuré son article central le 14 août.
Les Sages ont jugé l’interdiction trop générale, car elle pouvait viser des services dont les risques pour les mineurs n’étaient pas établis. Le texte ne tenait pas suffisamment compte des caractéristiques des plateformes, de la maturité des enfants ni de la possibilité pour les parents d’autoriser certains usages. La vérification de l’âge de tous les utilisateurs n’était pas non plus entourée de garanties suffisantes pour la vie privée. Décision du Conseil constitutionnel.
Ce qui reste de la loi
La loi promulguée le 24 août ne se résume pas à son article censuré. Son article 3 étend aux lycées l’interdiction de l’utilisation du téléphone portable et des autres équipements connectés. La mesure entre en vigueur dès la rentrée 2026.
Les modalités et les exceptions devront être précisées dans le règlement intérieur de chaque établissement, notamment pour les usages médicaux, pédagogiques ou certaines situations locales. Le ministère de l’Éducation nationale détaille le dispositif.
L’urgence demeure. Selon l’Arcom, 93 % des Français de 10 à 14 ans fréquentent chaque semaine des réseaux sociaux ou des plateformes de vidéos. Seuls 47 % de ceux qui ont créé un compte disent avoir reçu une demande de preuve d’âge. Dans le même temps, 70 % considèrent qu’une majorité numérique à 15 ans serait une bonne idée. Consultation de l’Arcom.
Sur l’accès des mineurs aux réseaux sociaux, l’Australie applique donc imparfaitement une loi existante, tandis que la France n’a finalement aucune interdiction à appliquer. Le véritable enjeu n’est pas seulement l’âge inscrit dans la loi. Il réside dans la fiabilité des contrôles, la protection de la vie privée et la capacité du régulateur à sanctionner réellement les plateformes.
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