l’IA dans les rédactions, outil ou machine à supprimer des journalistes ?
Au Républicain Lorrain, l’intersyndicale CFDT-CGT-SNJ a lancé une pétition contre le projet du groupe EBRA, qui associe départs massifs et automatisation. Au-delà du quotidien messin, c’est toute la presse régionale qui est concernée.
Une question est posée. Jusqu’où une rédaction peut-elle utiliser l’intelligence artificielle sans remplacer ceux qui font l’information ?

Le Républicain Lorrain n’est pas un journal isolé. Il appartient au groupe EBRA, propriété du Crédit Mutuel, qui réunit neuf quotidiens régionaux, Le Dauphiné Libéré, Le Progrès, Le Bien Public, Le Journal de Saône-et-Loire, L’Est Républicain, Vosges Matin, Les Dernières Nouvelles d’Alsace, L’Alsace et donc Le Républicain Lorrain. Ensemble, ces titres couvrent 23 départements de l’Est et du Centre-Est. Le groupe emploie environ 3 200 salariés, diffuse plus de 800 000 exemplaires par jour et revendique 21,4 millions de visiteurs uniques mensuels.
Neuf journaux, donc. Mais de plus en plus de pages en commun. Depuis des années, EBRA mutualise tout ce qui peut l’être, services, pages d’information générale, contenus qui circulent d’un titre à l’autre. Le plan actuel prévoit même une plateforme numérique commune aux neuf quotidiens. À ce rythme, le lecteur de Metz et celui de Lyon finiront par lire le même journal, seule la météo locale permettant encore de savoir où l’on habite.
Moins de monde, plus de machines
Présenté fin juin, le plan EBRA 2030 prévoit jusqu’à 400 départs volontaires, dans les rédactions, les imprimeries, l’administration des ventes et les studios graphiques. En contrepartie, environ 68 postes seront créés, principalement dans les rédactions. Le solde se calcule sans IA. La direction assure qu’aucun départ ne sera contraint. Les premiers sont attendus à partir de 2027.
Le groupe invoque la situation du secteur. Les ventes et les abonnements ont été divisés par deux en dix ans, et la perte opérationnelle a dépassé 10 millions d’euros en 2025. Sans réaction, selon la direction, elle pourrait tripler d’ici 2030.
Au Républicain Lorrain, l’intersyndicale évoque le départ de 35 salariés, dont 19 à la rédaction, parmi lesquels 8 journalistes. En signe de protestation, de nombreux journalistes ont cessé de signer leurs articles. Certaines éditions ne portent plus guère que les signatures de cadres ou d’autres titres du groupe. Un avant-goût, peut-être, du journal sans auteurs.
Dans le même temps, EBRA veut automatiser une large part de la mise en page avec un outil baptisé MEPA, et confier à l’IA les titres, les métadonnées, la correction ou la reformulation des textes. À L’Est Républicain et Vosges Matin, les syndicats estiment que le secrétariat de rédaction perdrait 15 postes sur 49, soit un tiers de ses effectifs. Coïncidence, ce sont précisément les tâches que la machine est censée prendre en charge.
Le sujet n’est pas nouveau. Dès la fin 2023, L’Est Républicain testait ChatGPT pour retravailler la copie de correspondants locaux, une première dans la presse quotidienne régionale. Le groupe a ensuite adopté une charte d’utilisation de l’IA, contestée en interne. Le dossier est même remonté jusqu’à l’Assemblée nationale, où la députée Dominique Voynet a interpellé le gouvernement en juillet.
Une IA ne décroche pas son téléphone
Rien ne permet d’affirmer que 400 salariés seront directement remplacés par l’IA. Mais l’automatisation accompagne bel et bien une forte réduction des effectifs.
L’IA peut être utile. Elle accélère les recherches, corrige, résume, automatise les tâches répétitives. Dans un secteur aux revenus en baisse, la refuser par principe serait absurde.
Mais elle a ses limites. Une IA peut résumer un conseil municipal sans savoir quelle phrase mérite une enquête. Elle peut reformuler la déclaration d’un élu, elle ne l’appellera jamais pour la vérifier. Elle peut proposer un titre, elle n’en assumera pas la responsabilité s’il est faux. Et elle n’a encore jamais couvert un match de football amateur sous la pluie un dimanche après-midi.
Tout dépend donc de l’usage. Si l’IA libère du temps pour le terrain et l’enquête, c’est une chance. Si elle sert à fabriquer le même journal avec beaucoup moins de journalistes, c’est un outil de substitution.
Un quotidien régional n’a de valeur que s’il ressemble à son territoire. Mutualiser à l’excès et automatiser sans limite, c’est prendre le risque d’un journal produit partout à l’identique, par personne en particulier.
L’IA peut aider la presse à survivre. Elle ne doit pas fabriquer une presse sans journalistes.
La pétition est accessible ici
https://www.mypetition.org/petition/social/stop-projet-ia-credit-mutuel-republicain/287690
