On ne pensait pas que c’était possible. Et pourtant si ! Moins de deux ans après avoir abandonné la FM, la Suisse s’apprête à rallumer ses émetteurs.
« Chi va piano va sano e va lontano. » Cette maxime italienne aurait dû inspirer les responsables de la radio suisse. Car à vouloir accélérer la transition numérique, ils ont oublié une chose essentielle : les auditeurs.
Le 31 décembre 2024, la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) cessait totalement la diffusion de ses radios en FM pour ne conserver que le DAB+ et internet.
L’objectif était louable : accélérer la transition numérique, réduire les coûts et montrer la voie. Seulement voilà, les auditeurs n’ont pas tous suivi.
Au premier semestre 2025, la Radio Télévision Suisse (RTS) avait perdu 23 % de ses auditeurs quotidiens, soit près de 134 000 personnes en un an.
Couleur 3 perdait 45,5 % de son public quotidien et Espace 2 près de la moitié. Des pertes qui ne peuvent être entièrement attribuées à l’abandon de la FM, mais dont l’ampleur interpelle.
Pendant ce temps, les radios privées, toujours présentes en FM, gagnaient des auditeurs. Les radios françaises captées en Suisse romande progressaient même de 15,9 %.
La transition numérique profitait donc aussi à la concurrence.
Face à cette situation, le Parlement suisse demandait fin 2025 de repousser l’extinction définitive de la FM au moins jusqu’à fin 2031.
Ce lundi 2 novembre 2026, la SSR annonce son retour sur la bande FM dès la mi-novembre. Les premiers émetteurs réactivés couvriront environ 80 % de la population. Coût de cette marche arrière : 6,5 millions de francs suisses supplémentaires par an, alors que la SSR doit réaliser des économies.
Le paradoxe, c’est que près de 90 % du temps d’écoute radio passe déjà par le numérique, DAB+ et internet confondus. Le numérique fonctionne donc. Mais cela ne signifie pas que tous les auditeurs sont prêts à abandonner la FM.
Et surtout, une question demeure : les auditeurs perdus reviendront-ils après presque deux ans d’absence ? Car entre-temps, ils ont pris d’autres habitudes, découvert d’autres stations, parfois françaises, et peut-être définitivement changé de radio.
Rallumer un émetteur est relativement simple. Reconquérir un auditeur qui a pris goût à la concurrence est une tout autre affaire.
Et si la France commettait la même erreur ?
Cette expérience devrait faire réfléchir les responsables français, à commencer par ceux de Radio France. Ssi la France n’a pas décidé d’abandonner la FM, certaines décisions récentes suivent une logique comparable.
Depuis le 22 juillet 2026, la couverture FM de France Musique est passée de 93 % à 70 % de la population. Son réseau a été ramené de 503 à 138 fréquences. Mouv’ a également quitté la FM pour poursuivre sa diffusion sur internet.
Objectif de Radio France : réaliser notamment 3,9 millions d’euros d’économies annuelles, tout en renforçant la couverture FM de franceinfo et d’ICI. Mais pour certains auditeurs, notamment en zone rurale, France Musique a tout simplement disparu de leur poste de radio.
On leur propose le DAB+ ou internet. Encore faut-il disposer des équipements nécessaires et d’une réception satisfaisante.
C’est précisément ce que rappelle l’expérience suisse : une technologie peut être disponible sans être adoptée par tous.
Et les économies réalisées sur les émetteurs peuvent coûter cher en auditeurs.
Certes, la situation française n’est pas identique. Radio France n’a pas abandonné la FM pour l’ensemble de ses stations, et les conséquences de sa réorganisation sur les audiences restent à mesurer.
Mais la question est la même : jusqu’où peut-on modifier les moyens de réception sans perdre une partie de son public ?
Le DAB+ représente l’avenir de la radio hertzienne. Il n’a pourtant pas besoin que l’on éteigne précipitamment la FM pour démontrer son intérêt.
Il lui faut du temps, des récepteurs accessibles et surtout des auditeurs convaincus.
La Suisse vient de rappeler une évidence : une radio n’existe pas pour ses émetteurs, mais pour ceux qui l’écoutent.
Et quand on veut emmener ses auditeurs vers l’avenir, mieux vaut vérifier qu’ils sont montés à bord avant de démarrer.
Chi va piano va sano e va lontano.
Les Suisses auront finalement parcouru une partie du chemin en marche arrière.
Reste à savoir si leurs auditeurs accepteront de faire le même chemin en sens inverse.
À la France d’éviter de se retrouver un jour devant la même question.
