Le Festival américain à peine terminé, Deauville reste la capitale du cinéma : les salles retrouvent leur public, les entrées s’envolent et les professionnels viennent maintenant défendre leur modèle économique avant que la politique ne décide de réécrire le scénario.
Le Festival du cinéma américain est terminé, mais Deauville est encore occupée par le cinéma. À partir de ce lundi 21 septembre et jusqu’au jeudi 24, le CID accueille le 81e congrès de la Fédération nationale des cinémas français. Les stars sont parties, mais les exploitants, les distributeurs, les fauteuils, les écrans et surtout les questions d’argent ont pris le relais.
Et cette année, les professionnels arrivent avec une bonne nouvelle. Les Français sont massivement revenus au cinéma. À la fin du mois d’août, les salles avaient enregistré 127,92 millions d’entrées depuis le début de l’année, soit une hausse de 28,5 % par rapport à 2025 et de 8,6 % par rapport à 2024. L’été a été particulièrement spectaculaire avec plus de 50 millions d’entrées entre juin et août.
Le seul mois d’août a totalisé 19,94 millions d’entrées, deux fois plus qu’en août 2025 et le meilleur mois d’août depuis le début du suivi mensuel du CNC en 1980. Après une année 2025 franchement morose, le cinéma a donc retrouvé une vertu ancienne et presque oubliée. Faire entrer du monde dans les salles.
La reprise repose aussi sur quelques très grosses locomotives. Au 15 septembre, Spider-Man: Brand New Day dépassait 8,2 millions d’entrées, L’Odyssée approchait 7,8 millions et les deux films consacrés à de Gaulle cumulaient près de 5,7 millions. Le public est donc revenu, même si quelques films portent une bonne partie de l’édifice sur leurs épaules.
Richard Patry, président de la Fédération nationale des cinémas français, estime désormais que les 190 millions d’entrées sont à portée. Et si la fin d’année est particulièrement bonne, la France pourrait approcher les 200 millions.
Ce serait une très belle année, mais pas un record. La France avait enregistré 217,2 millions d’entrées en 2011, 213,3 millions en 2019 et dépassé les 200 millions six années consécutives entre 2014 et 2019. Le record historique reste bien plus ancien avec 234,2 millions d’entrées en 1966. Le vrai événement de 2026 est donc ailleurs. Les salles françaises reviennent vers leurs niveaux d’avant-Covid beaucoup plus vite que ce que l’année 2025 pouvait laisser espérer.
Alors pourquoi ce petit air d’inquiétude chez les exploitants au moment où les chiffres devraient les pousser à sabrer le champagne ? Parce qu’à Deauville, on ne parlera pas seulement de fréquentation. On parlera aussi du financement du cinéma. Au centre du système se trouve le CNC, dont les ressources proviennent principalement de taxes prélevées sur les acteurs du cinéma, de la télévision et de la vidéo.
Et c’est précisément là que le malaise commence. Un amendement porté par la sénatrice Christine Lavarde, adopté lors du budget 2026 et devenu l’article 84 de la loi de finances, a réduit la taxe payée par certains éditeurs de télévision.
Il exclut notamment les frais de régie publicitaire de son calcul et porte de 10 à 30 millions d’euros l’abattement dont bénéficient les chaînes diffusées auprès d’au moins 95 % de la population métropolitaine.
Le CNC estime désormais que cette modification ampute ses ressources d’environ 30 millions d’euros par an. Son président Gaëtan Bruel parle lui-même d’une perte récurrente et reconnaît que son impact définitif reste encore à affiner.
Pour 2026, il assure toutefois que le cinéma ne sera pas touché et que le CNC absorbera cette baisse autrement. Mais le mot important est bien « récurrente ». Une perte de 30 millions une année peut être absorbée. Une perte de 30 millions chaque année finit forcément par poser la question de savoir qui paiera la note.
Voilà pourquoi les exploitants peuvent à la fois se réjouir de voir les salles se remplir et regarder avec inquiétude ce qui se passe du côté de Paris. Le paradoxe est assez savoureux. Au moment où les spectateurs reviennent en masse, le financement du système qui accompagne le cinéma français devient un peu moins confortable.
Mercredi, un débat avec les pouvoirs publics est justement prévu au CID. Les exploitants auront donc un message assez simple à faire passer. Le cinéma va mieux. Les salles se remplissent. Le public revient.
Il serait dommage que, juste au moment où le film repart, l’État décide de couper le générique avant la fin.
