France Inter avait sans doute besoin de rééquilibrer une antenne souvent accusée d’être trop homogène politiquement.
Mais en choisissant le directeur adjoint de Valeurs actuelles, quelques mois après la commission Alloncle, la station a surtout tendu à la gauche culturelle un chiffon rouge qu’elle ne pouvait qu’agiter.
Il aurait été difficile de continuer longtemps à expliquer qu’une radio de service public pouvait rester aussi éloignée d’une partie considérable du pays politique.
Car cette droite radicale n’est plus marginale.
Dans l’enquête Ipsos BVA publiée le 5 septembre, Marine Le Pen recueille à elle seule entre 34 et 36 % des intentions de vote selon les hypothèses testées.
Et dans d’autres enquêtes récentes, l’addition du RN et de Reconquête approche, voire atteint selon les configurations, les 40 %.
On peut détester ce courant politique. On peut le combattre. Mais lorsqu’il représente potentiellement près de quatre électeurs sur dix, un service public ne peut pas faire comme s’il n’existait pas.
France Inter avait donc raison de se poser la question du rééquilibrage.
Fallait-il pour autant aller chercher le directeur adjoint de Valeurs actuelles ?
C’est là que commence le problème.
Parce que Valeurs actuelles n’est pas seulement « un journal de droite ». C’est un titre avec une histoire, une ligne éditoriale très marquée, des condamnations judiciaires et, désormais, un environnement actionnarial dans lequel figure Pierre-Édouard Stérin, qui ne cache pas ses ambitions politiques. Charles Sapin n’est évidemment pas responsable personnellement de tout ce que Valeurs actuelles a publié avant son arrivée.
Mais cet argument ne peut pas tout effacer.
Quelqu’un qui entrerait aujourd’hui à la direction de Minute pourrait lui aussi expliquer qu’il n’était pas là lorsque le journal publiait ses textes les plus sulfureux.
Juridiquement, ce serait exact.
Cela ne ferait pas disparaître l’histoire de Minute. Un journal ne devient pas amnésique chaque fois qu’il change de rédacteur en chef ou de directeur adjoint. On n’hérite pas personnellement des condamnations de son employeur. Mais lorsqu’on choisit d’en devenir l’un des dirigeants, on assume nécessairement le nom inscrit sur la porte.
France Inter le savait parfaitement.
Et c’est précisément ce qui rend curieuse la défense consistant aujourd’hui à demander que Charles Sapin soit jugé uniquement sur ses chroniques et non sur le média qu’il dirige en partie.
Pourquoi être allé chercher précisément le numéro deux de Valeurs actuelles si Valeurs actuelles ne compte pour rien ? Alors, oui, quand on lui a proposé cette chronique, il travaillait encore au Point. Mais il a changé de boutique. Et la direction pouvait alors reculer. Elle ne l’a pas fait.
On ne peut pas utiliser l’étiquette pour afficher le rééquilibrage politique de l’antenne puis demander de l’oublier lorsqu’elle devient encombrante.
Le calendrier ajoute encore au malaise. Quelques mois auparavant, la commission d’enquête sur l’audiovisuel public conduite par Charles Alloncle avait transformé France Télévisions et Radio France en accusés permanents d’un gigantesque procès médiatique.
Le rapport final a ensuite été vivement contesté et plusieurs de ses chiffres ont été identifiés comme exagérés ou décontextualisés.
Il serait évidemment abusif de prétendre que l’arrivée de Charles Sapin sur France Inter est une conséquence de cette commission.
Mais l’image est redoutable.
Après des mois passés à accuser l’audiovisuel public de vivre dans l’entre-soi, voilà France Inter qui accueille un dirigeant de Valeurs actuelles.
Charles Alloncle pourrait presque considérer qu’il a gagné la bataille. Même lorsque certaines de ses munitions étaient défectueuses.
Et, naturellement, la gauche culturelle a réagi exactement comme on pouvait l’imaginer.
Une pétition rassemble près de 300 personnalités, parmi lesquelles de très nombreux artistes, intellectuels, universitaires et militants écologistes connus pour leur proximité avec la gauche.
Il existe quelques exceptions et plusieurs signataires sans appartenance politique clairement établie. Mais on cherche davantage les grandes figures de la droite républicaine dans cette mobilisation.
La pétition pose donc elle-même une question assez savoureuse sur le pluralisme.
Des personnalités très majoritairement issues d’un même univers politique expliquent quelles voix appartenant à un autre univers peuvent ou non être admises à l’antenne.
Le dessinateur Jul affirme d’ailleurs qu’il existait « mille autres possibilités » pour représenter la droite conservatrice. C’est probablement la phrase la plus intéressante de toute l’affaire. Car elle signifie que le problème n’est finalement pas la présence d’une droite conservatrice sur France Inter.
C’est de savoir laquelle.
La droite peut entrer.
Mais il faudrait choisir la bonne.
La droite suffisamment différente pour prouver le pluralisme, mais suffisamment fréquentable pour ne pas provoquer de grève.
Le pluralisme avec comité d’admission.
Seulement voilà : l’argument inverse est tout aussi faible.
Parce que le RN, Reconquête et plus largement la droite radicale pèsent lourd électoralement, cela ne signifie pas que Valeurs actuelles soit leur représentant naturel sur le service public.
Près de 40 % d’intentions de vote ne donnent pas automatiquement un droit d’entrée à tel journal plutôt qu’à tel autre éditorialiste.
Les électeurs du RN ne sont pas les lecteurs de Valeurs actuelles et les lecteurs de Valeurs actuelles ne constituent pas un parti politique.
C’est précisément là que France Inter a peut-être confondu deux problèmes.
Oui, il fallait ouvrir davantage l’antenne à une France politique que la station représente probablement mal.
Non, il n’était pas nécessaire de choisir pour cela l’un des symboles les plus inflammables de cet univers.
La gauche a chargé comme prévu.
Mais France Inter lui avait soigneusement installé le chiffon rouge devant les yeux.
Et après la commission Alloncle, choisir précisément Valeurs actuelles pour démontrer que France Inter avait compris le message ressemble presque à une caricature.
Il fallait rééquilibrer.
Fallait-il vraiment aller aussi loin ?
À vouloir prouver que l’on n’a plus peur du chiffon rouge, France Inter a surtout réussi à devenir celui qui l’agite.
