À quelques jours d’intervalle, RTL et ARTE ont présenté leur rentrée. Une grande généraliste privée et une chaîne publique franco-allemande, tout semble les opposer. Sauf l’Allemagne, quelques journalistes qui passent d’une maison à l’autre et une même obsession, rester indispensable. Petit inventaire d’un cousinage improbable.
J’ai assisté à quelques jours d’intervalle aux conférences de presse de rentrée de RTL et d’ARTE. Deux maisons qui ont un rapport avec l’Allemagne, et qui n’en parlent vraiment pas de la même manière.
Chez ARTE, le franco-allemand est partout. C’est son histoire, son statut, son financement, son organisation et presque sa raison sociale. La chaîne en est fière et veut même devenir plus européenne encore.
Chez RTL, c’est exactement l’inverse. La radio est française, parle aux Français, revendique cette année plus que jamais la proximité avec eux, et son propriétaire allemand n’est évidemment pas au centre du discours. RTL appartient pourtant au groupe M6, dont l’actionnaire de référence reste RTL Group, contrôlé par l’allemand Bertelsmann.
Ce lien allemand pourrait d’ailleurs disparaître un jour. Le cadre actuel interdit une cession de M6 avant mai 2028, cinq ans après le renouvellement de son autorisation TNT. Rodolphe Belmer l’a redit en juin dernier, TF1 reste intéressé mais le calendrier de la loi ne le permet pas. CMA CGM, déjà propriétaire de BFMTV et de RMC, travaille le dossier de son côté.
Autrement dit, ARTE cultive son Allemagne. RTL pourrait un jour vendre la sienne.
D’où une question assez inutile, donc forcément intéressante. Qu’est-ce qui rapproche réellement ARTE et RTL.
Commençons par les programmes. Les deux font de l’information, RTL avec ses journaux, ses interviews, ses débats et Le Grand Jury, ARTE avec ARTE Journal et 28 minutes. Les deux parlent d’histoire, RTL avec Entrez dans l’Histoire ou Le Grand Récit, ARTE avec une quantité considérable de documentaires. Les deux parlent de cinéma, de livres et de musique, RTL avec son service culture, Laissez-vous tenter et Le Grand Studio, ARTE avec ses films, ses concerts et ARTE Concert.
La différence tient donc moins aux sujets qu’au geste. RTL vous parle d’un film, ARTE vous montre le film. RTL reçoit un chanteur et lui demande trois morceaux, ARTE filme parfois le concert entier. RTL raconte l’histoire, ARTE la raconte aussi, mais avec des archives, plusieurs historiens et, si possible, une coproduction européenne. RTL est construite autour du direct, de la réaction et du service. ARTE préfère le décryptage, le contexte et le temps long.
Et là se loge une différence fondamentale. ARTE est un média de service public. RTL est un média privé. Mais RTL revendique depuis toujours une autre forme de service, le service du public. Informer vite, donner la météo et la circulation, répondre aux auditeurs, accompagner les départs en vacances, les grèves, les crises et les grands événements.
ARTE est au service public par son statut. RTL cherche à être au service du public par son usage. La formule est un peu facile, mais elle dit quelque chose de vrai. L’une remplit une mission. L’autre doit convaincre chaque matin son auditeur qu’elle lui est utile.
On peut donc parler du même monde sans fabriquer le même média.
J’ai ensuite cherché les visages communs, et c’est là que la différence devient plus nette. ARTE semble beaucoup plus proche de l’écosystème de Radio France que de celui de RTL. Dans 28 minutes, Xavier Mauduit et Frédéric Says viennent de France Culture, Natacha Triou en est aujourd’hui l’une des voix, Marion L’Hour travaille à France Inter. Entre ARTE et Radio France, les portes s’ouvrent facilement.
Avec RTL, beaucoup moins. Deux exceptions tout de même. Benjamin Sportouch a interrogé les invités de 28 minutes à partir de 2018 tout en dirigeant le service politique de RTL, avant de quitter la station pour ARTE en 2022. Jean-Mathieu Pernin, chroniqueur de la chaîne depuis 2014, est passé par la matinale de RTL entre 2019 et 2021 sans jamais vraiment la quitter. Deux chemins de traverse, pas une autoroute.
Il existe même un dernier rapprochement assez délicieux. ARTE possède une radio, ARTE Radio, née en 2002. Mais ARTE a réussi à inventer la radio qui ressemble le moins possible à RTL. Pas de grande antenne généraliste en direct, pas de publicité, pas de jeu, pas de matinale avec météo et circulation, mais des documentaires sonores, des créations et des podcasts à écouter quand on veut. Même lorsqu’ARTE fait de la radio, elle fait de l’ARTE.
Un lecteur attentif me signale un autre terrain d’entente, l’été. ARTE a consacré le sien au disco, du 28 juin au 9 août, sous l’étiquette Summer of Disco, pour le demi-siècle du genre, avec Saturday Night Fever, Fame, les Bee Gees et Donna Summer. Les Summer of sont une tradition de la chaîne, on en trouve la trace dès 2007. RTL ne procède pas autrement, à sa manière. L’été venu, la station troque l’actualité contre des séries, des feuilletons et des rendez-vous de mémoire. Les deux maisons ont compris la même chose, l’été n’est pas un creux à combler mais une saison éditoriale à part entière, où l’auditeur et le téléspectateur acceptent volontiers qu’on leur parle d’autre chose.
Reste la politique. Aucune des deux ne cherche officiellement à devenir le média d’un camp. RTL tient à son image de grande généraliste capable de parler à des publics très différents. ARTE revendique l’indépendance, le pluralisme et une vision européenne. Cela ne signifie évidemment pas qu’elles soient neutres, aucun média ne l’est complètement. ARTE possède une identité culturelle, européenne et humaniste très affirmée. RTL possède la sienne, plus populaire, plus généraliste, plus soucieuse de rassemblement.
Il y a pourtant une différence que l’on oublie souvent. RTL déclare chaque mois ses temps de parole à l’Arcom, comme les autres. ARTE, non. Le régulateur la range explicitement parmi les exceptions, avec les chaînes parlementaires, et le Conseil d’État a rappelé que la loi de 1986 lui est tout simplement inapplicable, parce que le traité signé en 1990 entre la France et plusieurs Länder allemands exclut expressément l’intervention de toute autorité de régulation dans sa programmation. Chez ARTE, le franco-allemand n’est donc pas seulement une identité, c’est aussi un régime juridique.
Finalement, après avoir cherché les ressemblances, la conclusion est peut-être qu’il ne faut pas trop insister. ARTE et RTL parlent souvent des mêmes sujets mais appartiennent à deux cultures médiatiques très différentes. ARTE échange naturellement ses journalistes avec Radio France, RTL échange davantage ses animateurs avec la télévision commerciale. ARTE revendique son Allemagne, RTL n’en fait pas un sujet et pourrait même en changer. ARTE est un service public, RTL veut rester un service pour le public.
Ce n’est pas la même chose. Mais la question, elle, est la même, être utile, identifiable et suffisamment indispensable pour que le public revienne. Et sur ce point, les deux ont réussi exactement la même chose, fabriquer une marque immédiatement reconnaissable.
Quelques secondes suffisent pour reconnaître RTL. Quelques secondes suffisent pour reconnaître ARTE. Simplement, ce ne sont décidément jamais les mêmes secondes.
