Le 26 août, le Metropolitan Opera Orchestra et Yannick Nézet-Séguin jouent Strauss aux BBC Proms. Six jours plus tard, le même orchestre, le même chef, la même soliste et le même programme ouvrent les Prem’s à la Philharmonie de Paris.
À Londres, la soirée figure parmi les programmes télévisés par la BBC. À Paris, aucune captation comparable n’a été annoncée. Toute la question audiovisuelle des Prem’s tient dans ce décalage.
La Philharmonie a pourtant trouvé une formule prometteuse. En transformant le parterre de la Grande Salle Pierre Boulez en fosse debout, elle propose 700 places à 15 euros et rapproche physiquement le public des musiciens. La première édition aurait vendu 14 000 billets, dont la moitié à des moins de 28 ans. Olivier Mantei évoque une jauge augmentée d’environ 350 places, sans perte de recettes, ainsi qu’un record de fréquentation.
La démocratisation n’est donc pas une promesse abstraite. Elle se mesure déjà.
Ce qui manque aux Prem’s n’est pas seulement une caméra. C’est un producteur éditorial capable de transformer cinq concerts parisiens en événement national, puis en objets adaptés à la télévision, au streaming et aux réseaux sociaux.
La comparaison avec Londres doit néanmoins être maniée avec prudence. La BBC ne se contente pas de couvrir les Proms. Depuis 1927, elle les organise, les finance, les diffuse et y engage ses propres orchestres. Elle est à la fois producteur, programmateur et média.
En 2026, elle annonce 86 concerts en huit semaines, tous diffusés sur Radio 3 et BBC Sounds, ainsi que 27 programmes destinés à la télévision et à iPlayer. Lors du lancement de cette saison, elle revendiquait pour l’édition précédente plus de 7 millions d’écoutes en ligne et 12 millions de téléspectateurs.
Même ce modèle est soumis aux économies. Plusieurs des 27 programmes annoncés reposent sur des archives, des compilations ou des formats remontés. La captation symphonique coûte cher et les droits des orchestres, des solistes et des œuvres compliquent encore l’équation. La BBC elle-même doit désormais arbitrer.
Le parallèle français n’est donc pas parfaitement symétrique. Radio France produit déjà ses propres festivals et dispose de deux grands orchestres permanents. Les Prem’s appartiennent à la Philharmonie et accueillent des formations internationales comme le Metropolitan Opera Orchestra ou le Concertgebouw d’Amsterdam. Il faut négocier les droits et partager la facture.
Mais les outils existent. La Philharmonie met gratuitement en ligne une soixantaine de nouveaux concerts chaque saison. France Musique possède le savoir-faire radiophonique. Arte Concert propose déjà une offre classique abondante, y compris depuis la Philharmonie. France 4 et france.tv disposent des écrans nécessaires.
La question n’est donc plus : pourquoi personne ne filme la musique classique en France ? Beaucoup le font déjà. La vraie question est : pourquoi personne ne transforme les Prem’s en rendez-vous audiovisuel identifié, continu et populaire ?
L’exemple d’Anna Lapwood montre ce que cette ambition pourrait produire. En 2023, son Prom mêlant Debussy, Philip Glass et sa transcription d’Interstellar a offert à l’orgue une puissance visuelle immédiatement partageable. En 2025, elle a imaginé un concert nocturne de 23 heures à 7 heures du matin, le premier Prom de ce type depuis 1983. Sa rencontre improvisée avec Bonobo au Royal Albert Hall, largement relayée sur les réseaux sociaux, avait déjà montré comment une image bien produite pouvait entraîner des millions de personnes vers un instrument réputé intimidant.
Le succès ne repose pas sur un prétendu rajeunissement artificiel du classique. Il naît de la proximité, de la dramaturgie, des visages, des gestes et de la circulation des images. Une captation pensée pour les réseaux sociaux ne remplace pas le concert. Elle donne envie de le vivre.
La France possède des orchestres publics, une radio nationale, un groupe audiovisuel public, une plateforme franco-allemande et une salle équipée pour diffuser ses concerts. Pourtant, lorsque le Metropolitan Opera Orchestra joue Strauss à Londres puis à Paris, c’est encore la BBC qui transforme son passage en événement télévisé.
Les Prem’s ont trouvé leur public, leur prix et leur fosse. Ils n’attendent plus qu’une alliance éditoriale capable de leur donner des images, un récit et une portée nationale. Autrement dit, moins un simple diffuseur qu’une BBC française pour les produire véritablement.
