Je n’ai jamais autant lu la presse, mais je ne vais presque plus chez le marchand de journaux. Ce paradoxe résume la révolution en cours : les lecteurs n’ont pas disparu, ils ont migré vers le numérique, laissant derrière eux un réseau de vente qui s’effondre et un modèle économique de plus en plus fragile.
Pendant des années, j’ai eu un rituel. Tous les matins, je passais chez mon marchand de journaux. Deux quotidiens, quelques hebdos. Quand je partais à l’étranger, je cherchais l’endroit, il y en avait presque toujours un, où l’on vendait la presse française avec deux jours de retard et à un prix parfois extravagant. Et quand je ne trouvais rien, je demandais à mon marchand de garder mes journaux. Il les mettait de côté, dans une pile, avec mon nom dessus.
La presse gagne des lecteurs, perd ses kiosques
Aujourd’hui, je n’y vais pratiquement plus.
Pourtant, je n’ai jamais autant lu la presse. Chaque jour, je consulte Libération, Le Parisien, Les Échos, Le Monde, Le Figaro et Ouest-France. Mais je les lis en PDF ou sur écran. À cela s’ajoutent des centaines de notifications venues de médias français et étrangers.
Je suis donc devenu un lecteur de presse encore plus assidu, mais presque invisible pour celui qui autrefois me vendait mes journaux.
C’est précisément ce basculement que Le Monde est allé raconter à Pézenas, dans l’Hérault. La Maison de la presse y est tenue par la même famille depuis 1932. Son chiffre d’affaires lié à la presse est passé de 574 000 euros en 2004 à 240 000 euros en 2025. Le dimanche, la gérante vendait encore 140 exemplaires de Midi Libre en 2023. Elle n’en écoule plus qu’une cinquantaine.
La boutique ne ferme pas. Mais elle doit se transformer. Là où la vitrine présentait autrefois des dizaines de titres de presse, on trouve désormais aussi des peluches, des jeux ou des cahiers de vacances.
Et Pézenas n’est évidemment pas un cas isolé.
Il reste environ 2 000 enseignes spécialisées de presse en France, soit 1 200 de moins qu’en 2009. Le réseau total reste beaucoup plus vaste, avec près de 20 000 points de vente, mais son érosion est continue.
Alors, la presse est-elle en train de mourir ?
Pas vraiment. C’est même tout le paradoxe.
Selon l’ACPM, la presse française certifiée a encore diffusé 2,6 milliards d’exemplaires en 2025, soit environ sept millions par jour. La baisse existe, mais elle reste limitée à 2,2 % sur un an.
Surtout, le lecteur n’a pas disparu. Il a changé de support.
Les versions numériques représentent désormais des centaines de millions d’exemplaires chaque année. Pour les quotidiens nationaux, elles constituent aujourd’hui l’immense majorité de la diffusion. Le Monde, par exemple, diffuse plus d’un demi-million d’exemplaires, dont près de neuf sur dix sous forme numérique.
Le problème n’est donc pas seulement celui de la presse. C’est celui du papier, de son réseau de distribution et de tout un modèle économique construit autour de lui.
Un abonnement numérique rapporte à l’éditeur. Il ne rapporte rien au marchand de journaux de Pézenas. Le lecteur est toujours là, parfois même davantage qu’autrefois, mais le commerçant ne le voit plus passer.
Et lire davantage ne signifie pas nécessairement financer davantage l’information.
Les recettes publicitaires de la presse ont encore reculé en 2025, à un peu plus de 1,6 milliard d’euros. Pendant ce temps, la publicité numérique continue de progresser fortement. Une part considérable de cet argent est désormais captée par les grandes plateformes, qui distribuent l’information sans supporter directement le coût des rédactions qui la produisent.
C’est là que le problème dépasse largement le sort des marchands de journaux.
La Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels a délivré 34 784 cartes en 2025. Les premières cartes, celles qui correspondent à l’entrée dans la profession, ont reculé de près de 9 % en un an. La profession vieillit et son renouvellement devient plus difficile.
Or produire de l’information coûte cher. Une enquête demande du temps, des journalistes disponibles, parfois des semaines ou des mois de travail. Lorsque les rédactions doivent économiser, ce sont précisément ces formats longs et coûteux qui deviennent les plus fragiles.
Le paradoxe de la presse contemporaine est donc assez vertigineux.
Nous n’avons probablement jamais eu accès à autant de journaux, aussi rapidement et pour un coût aussi faible. Un lecteur peut aujourd’hui ouvrir en quelques secondes un quotidien français, américain, britannique ou israélien sans quitter son canapé.
Mais cette formidable abondance numérique détruit progressivement une partie de l’écosystème physique et économique qui accompagnait la presse depuis plus d’un siècle.
La presse va donc là où je suis allé : dans mon téléphone et sur mon ordinateur.
Elle y gagne des lecteurs, de la rapidité, une diffusion mondiale et une capacité de consultation incomparable.
Elle y perd des kiosques, des marchands de journaux, une présence quotidienne dans les rues et une partie du modèle publicitaire qui finançait les rédactions.
Et finalement, mon propre comportement résume assez bien cette révolution.
Avec le numérique, je n’ai jamais lu autant de journaux.
Mon marchand de journaux, lui, n’en voit pas la couleur.
Article du Monde sur le sujet
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