Au cœur du rapprochement à 110 milliards de dollars entre Paramount et Warner Bros. Discovery, une petite clause attire l’attention. Les procureurs de douze États américains ont obtenu le maintien pendant cinq ans d’un service de streaming gratuit financé par la publicité, aujourd’hui incarné par Pluto TV. Une protection révélatrice au moment où la télévision gratuite revient, par Internet, au centre du jeu.
Au milieu d’un rapprochement à 110 milliards de dollars entre Paramount et Warner Bros. Discovery, on trouve une disposition assez inattendue.
Les procureurs généraux de douze États américains ont obtenu que le futur groupe conserve pendant cinq ans une offre de streaming gratuite financée par la publicité. Ce n’est pas une décision du gouvernement fédéral, mais le résultat d’un accord négocié pour mettre fin à leur procédure antitrust. Le procureur général de Californie, Rob Bonta, a d’ailleurs précisé que cet accord ne constituait pas un soutien à la fusion. (Attorney Général Cal.)
Et cette garantie concerne directement Pluto TV.
Le texte du consentement prévoit que le groupe devra continuer à proposer un service gratuit financé par la publicité sous la marque Pluto TV, ou sous celle d’un successeur ou d’un service substantiellement équivalent, avec un niveau de service et de qualité au moins égal à celui existant au moment de l’entrée en vigueur de l’accord. La garantie court pendant cinq ans. (Yahoo Finance)
Pourquoi protéger Pluto TV au milieu d’une opération qui réunit Warner Bros., Paramount, HBO, CNN, CBS, Paramount+ et une quantité considérable de chaînes et de catalogues ?
Parce que Pluto TV occupe une place particulière.
C’est le seul véritable service de streaming gratuit exploité directement par l’un des deux groupes. Warner Bros. Discovery s’est bien lancé dans le FAST, cette télévision gratuite financée par la publicité, mais essentiellement en fournissant ses programmes et ses chaînes à des plateformes tierces comme Tubi ou Roku. (Yahoo Finance)
Pluto TV fonctionne finalement comme une télévision commerciale traditionnelle transportée sur Internet.
Pas besoin d’abonnement. On regarde des chaînes linéaires ou des programmes à la demande et, en échange, on regarde de la publicité.
Son poids reste modeste. Aux États-Unis, Pluto TV représente autour de 1 % de l’usage total de la télévision, derrière notamment Tubi et The Roku Channel. Paramount+ et Pluto TV réunis tournent autour de 2,2 %. (Yahoo Finance)
La clause Pluto n’est évidemment qu’une petite partie de l’accord.
Paramount s’engage également à sortir au moins 30 films par an pendant les deux premières années puis 32 pendant les trois suivantes, dont au moins quatre films indépendants chaque année. Le groupe devra aussi investir au minimum 1,5 milliard de dollars supplémentaires dans la production cinématographique américaine sur cinq ans et consacrer 47,5 millions de dollars à un fonds destiné aux salariés affectés par la fusion. (Attorney Général Cal.)
Autre mesure importante, pendant cinq ans, les négociations commerciales des chaînes du câble basique de Paramount devront rester séparées de celles de Warner Bros. Discovery.
La précision est importante. Cela concerne bien le câble basique, et non les chaînes premium comme HBO ni les services de streaming. Les possibilités de rapprochement restent donc importantes ailleurs. (Attorney Général Cal.)
Mais la petite clause Pluto est peut-être l’une des plus révélatrices.
Pendant des années, l’avenir de la télévision semblait devoir passer exclusivement par l’abonnement. Netflix avait montré le chemin, puis Disney+, HBO Max, Paramount+ et les autres avaient suivi.
Et progressivement, la publicité est revenue.
Les plateformes payantes proposent désormais des formules avec publicité, tandis que les services FAST reprennent un principe vieux de plusieurs décennies. Le téléspectateur ne paie pas directement parce que l’annonceur paie à sa place.
Au point que, dans un accord concernant l’une des plus importantes concentrations de l’histoire des médias américains, douze États ont jugé utile de préserver cette possibilité de regarder gratuitement des programmes.
Pluto TV est d’ailleurs disponible en France. Paramount identifie officiellement une activité Pluto TV sur le marché français et le service propose une version française. En revanche, l’accord négocié par les douze États américains concerne le contentieux américain. Rien dans les documents publics consultés ne permet d’affirmer que la déclinaison française de Pluto TV bénéficie elle aussi de cette protection pendant cinq ans. (Paramount Privacy)
Il y a là une petite ironie.
Après avoir passé quinze ans à nous expliquer que l’avenir de la télévision était l’abonnement, voilà que l’on protège juridiquement un modèle dans lequel on allume une chaîne gratuitement et où la publicité finance les programmes.
Autrement dit, l’avenir de la télévision ressemble parfois étrangement à son passé.
