Sur le papier, l’accord autorisant la fusion entre Paramount et Warner Bros. Discovery multiplie les garanties, jusqu’à promettre de protéger l’indépendance de CNN et CBS News. Mais entre les engagements écrits et la réalité d’une rédaction contrôlée par un géant des médias, il reste une question essentielle : qui surveillera réellement ceux qui détiennent le pouvoir ?
Et l’accord qui ouvre la voie au mariage entre Paramount et Warner Bros. Discovery pourrait bien en fournir une nouvelle illustration.
Sur le papier, pourtant, le texte est plutôt rassurant.
Pour mettre fin aux poursuites engagées par la Californie et onze autres États américains contre cette opération à 110 milliards de dollars de valeur d’entreprise, Paramount a accepté une série d’engagements assez spectaculaires.
Le futur groupe devra notamment maintenir une production importante de films en salles, avec au moins 30 sorties annuelles au début, puis 32, investir 1,5 milliard de dollars supplémentaires dans la production américaine sur cinq ans et conserver certains actifs de production. Des pénalités pouvant atteindre 30 millions de dollars par film manquant sont prévues.
Il devra également continuer pendant plusieurs années à négocier séparément les contrats de distribution de certaines chaînes, afin d’éviter que la puissance du nouvel ensemble ne lui permette d’imposer ses conditions aux opérateurs.
Et surtout, le dossier concerne directement deux des plus grandes rédactions américaines, CNN et CBS News.
Un conseil chargé de défendre leur indépendance éditoriale devra être créé dans les 180 jours suivant la réalisation de la fusion. Il sera composé de cinq journalistes ou anciens journalistes possédant au moins dix ans d’expérience. Il pourra intervenir dans les conflits entre journalistes et direction concernant l’indépendance éditoriale, l’équité du traitement de l’information ou les accusations de biais.
Très bien.
Sauf qu’il y a un petit détail.
Les membres de ce conseil indépendant seront nommés par le conseil d’administration du groupe qu’ils seront chargés de surveiller.
Autrement dit, le propriétaire choisira ceux qui devront éventuellement lui dire de ne pas intervenir dans ses rédactions.
Cela ne signifie pas que le dispositif ne servira à rien.
Contrairement à une simple déclaration d’intention, ces engagements figurent dans un accord judiciaire et pourront être contrôlés. Le procureur général du Connecticut souligne d’ailleurs que les dispositions sur l’indépendance éditoriale seront juridiquement opposables.
Mais plusieurs journalistes américains doutent déjà de leur efficacité réelle.
L’ancien présentateur de CNN Jim Acosta estime qu’un propriétaire pourrait parfaitement transformer une rédaction autrement, par exemple en changeant progressivement les présentateurs ou les responsables éditoriaux. Un salarié de CBS interrogé par le Guardian résume beaucoup plus brutalement son opinion en qualifiant le dispositif de « utter garbage ».
Et c’est peut-être là que se trouve la véritable faiblesse de cet accord.
Il encadre certaines décisions, fixe des quotas, crée des contrôles et prévoit même des sanctions.
Mais il ne peut pas réglementer chaque recrutement, chaque départ, chaque promotion, chaque choix de sujet ou chaque évolution progressive d’une ligne éditoriale.
D’autant que plusieurs de ces garde-fous sont temporaires et doivent disparaître au bout de cinq ans. Des critiques de l’accord soulignent précisément l’absence de séparation structurelle des activités et le caractère limité dans le temps des concessions obtenues.
Le Connecticut réclamait d’ailleurs beaucoup plus : la séparation complète de CNN et de CBS News du nouvel ensemble. Il ne l’a pas obtenue.
Alors oui, l’accord Paramount-Warner est plutôt solide sur le papier.
Il vaut même davantage qu’une simple promesse puisque la justice pourra en contrôler une partie.
Mais dans les médias comme ailleurs, l’indépendance ne se mesure pas seulement aux textes signés le jour d’une fusion.
Elle se mesure quelques années plus tard, quand il faut voir qui dirige encore les rédactions, qui y travaille, qui est parti et surtout ce qu’elles sont encore libres de raconter.
