Pendant quarante ans, les médias se sont demandé comment parler de l’extrême droite sans contribuer à sa progression.
Mais à l’heure de TikTok, YouTube, X ou Facebook, la vraie question est peut-être ailleurs : le pouvoir de rendre visibles les idées politiques n’est-il pas en train de passer des rédactions aux algorithmes ?
Les médias font-ils monter les extrêmes, et plus particulièrement l’extrême droite ?
C’est la réflexion que publie aujourd’hui la Fondation Jean-Jaurès.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’apporte pas de réponse définitive.
Mais peut-être tout simplement parce que personne ne l’a vraiment.
Depuis quarante ans, la même question revient.
Faut-il parler de l’extrême droite ou, au contraire, éviter de lui donner une tribune ?
En 1984, lorsque Jean-Marie Le Pen est invité pour la première fois à L’Heure de vérité sur Antenne 2, l’équipe de l’émission vote son invitation à trois voix contre deux.
L’argument de ceux qui veulent le recevoir est assez simple : un phénomène politique apparaît, il faut le traiter.
Mais en le traitant, la télévision lui offre aussi une visibilité nationale qu’il n’avait jamais eue.
Alors est-ce la télévision qui a fait monter le Front national ?
On peut constater la concomitance.
On peut constater que Jean-Marie Le Pen est progressivement devenu un personnage incontournable de la télévision.
Mais on ne peut pas calculer combien de bulletins de vote une émission lui a rapportés.
Et quarante ans plus tard, nous sommes toujours confrontés au même problème.
Ne pas parler d’un parti qui recueille beaucoup de voix devient journalistiquement difficile.
En parler énormément peut contribuer à imposer ses thèmes dans le débat public.
Le dénoncer en permanence peut même lui permettre de se présenter comme la victime d’un système qui chercherait à le faire taire.
Il n’y a donc pas de solution magique.
Et surtout, je me demande si nous ne continuons pas à poser cette question comme si nous étions encore en 1984.
À l’époque, passer à la télévision constituait pratiquement un passage obligé pour atteindre des millions d’électeurs.
Ce n’est plus le cas.
Aujourd’hui, un responsable politique peut contourner complètement les journalistes.
TikTok, YouTube, Instagram, X ou Facebook lui permettent de parler directement à des centaines de milliers, parfois des millions de personnes.
Une étude réalisée pendant les élections allemandes de 2025 est assez frappante.
Sur TikTok, l’AfD représentait 21,5 % des vidéos publiées par les comptes officiels des partis.
Mais ces vidéos représentaient 37,4 % de celles qui apparaissaient effectivement dans les fils étudiés.
Autrement dit, entre ce que les partis publient et ce que l’utilisateur voit, quelqu’un intervient.
Ou plutôt quelque chose : l’algorithme.
Et cela change profondément le débat.
On entend souvent dire que les réseaux sociaux seraient plus libres que les médias traditionnels.
Ils le sont dans un sens : n’importe qui peut y publier sans attendre l’invitation d’un journal, d’une radio ou d’une télévision.
Mais cela ne signifie pas que l’information y circule librement.
Elle est sélectionnée, classée et recommandée par des plateformes privées dont nous connaissons assez mal les critères.
On n’est donc pas passé d’un monde où l’information était filtrée à un monde sans filtre.
On a simplement changé de filtres.
Hier, le rédacteur en chef décidait de mettre Jean-Marie Le Pen ou un autre responsable politique à l’antenne.
Aujourd’hui, une partie de cette décision appartient à TikTok, YouTube, Instagram ou X.
Et l’évolution dépasse largement l’extrême droite.
Le Reuters Institute constate en 2026 que les réseaux sociaux et les plateformes vidéo sont devenus, à l’échelle internationale, le premier mode d’accès à l’information en ligne devant les sites et applications des médias.
Chez les jeunes, le phénomène est encore plus marqué.
Cela signifie peut-être que la vieille question, faut-il donner ou non la parole à l’extrême droite, est en partie dépassée.
Elle a déjà la parole.
Comme d’ailleurs tous les autres courants politiques qui savent utiliser ces nouveaux outils.
La vraie question pour les médias classiques devient alors différente.
Que peuvent-ils encore apporter que les réseaux sociaux n’apportent pas ?
Probablement ce qui constitue normalement le cœur de leur métier : vérifier une affirmation, demander combien coûte une promesse, confronter un discours aux faits, rechercher ce qu’un candidat ne montre pas spontanément sur son compte TikTok.
Et surtout ne pas croire qu’en faisant disparaître un sujet de l’antenne, on le fait disparaître du débat public.
Le problème n’est peut-être donc plus de savoir s’il faut parler de l’extrême droite.
Mais de savoir qui décide aujourd’hui de ce dont nous parlons.
Les journalistes ?
Les responsables politiques ?
Ou des algorithmes dont la plupart d’entre nous ignorent presque entièrement le fonctionnement ?
