Joann Sfar va porter au cinéma Voyage au bout de la nuit, un projet qu’il poursuit depuis des années et dont il est lui-même à l’origine. Le choix surprend autant qu’il intrigue : l’auteur du Chat du rabbin s’attaque au chef-d’œuvre de Céline, écrivain majeur mais aussi figure profondément encombrante par son antisémitisme.

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Céline adapté au cinéma par Joann Sfar, voilà une association que l’on n’aurait pas forcément imaginée.
Et la surprise est encore plus grande lorsqu’on comprend que Sfar n’a pas été choisi par un producteur pour réaliser Voyage au bout de la nuit.
C’est lui qui est à l’origine du projet.
Le dessinateur du Chat du rabbin, cinéaste de Gainsbourg (Vie héroïque), tourne autour du roman de Louis-Ferdinand Céline depuis une quinzaine d’années.
Il avait même déjà travaillé à une adaptation en série avec Tonino Benacquista, finalement abandonnée.
Cette fois, le projet est un long métrage en prises de vues réelles, coécrit avec Thomas Bidegain.
Sfar a obtenu fin 2023 les droits d’adaptation auprès de Gallimard, avec l’accord des ayants droit de Céline, et porte le projet à travers Magical Society, avec Aton Soumache et Alain Attal de Trésor Films.
Ce choix personnel est d’autant plus étonnant que tout semble, au premier regard, opposer Joann Sfar et Louis-Ferdinand Céline.
Sfar a fait de l’identité juive, de son histoire et de ses contradictions l’un des fils rouges de son œuvre.
Céline est à la fois l’un des écrivains français majeurs du XXe siècle et l’auteur, quelques années après Voyage au bout de la nuit, de pamphlets antisémites d’une violence extrême.
Mais Sfar ne découvre évidemment pas cette contradiction aujourd’hui.
Il raconte avoir lu Voyage au bout de la nuit à quinze ans sans rien savoir de Céline.
Le livre, dit-il, fait partie des œuvres qui l’ont construit, avant que la découverte de l’auteur ne vienne sérieusement compliquer cette admiration.
Et il refuse aujourd’hui de « désapprendre » ce roman, qu’il considère comme une clé pour comprendre la société française, y compris dans ce qu’elle possède de plus sombre et de plus révoltant.
C’est peut-être là que le projet devient vraiment intéressant.
Sfar ne cherche pas à résoudre le problème Céline.
Il choisit au contraire de l’affronter.
Et il s’attaque à un monument auquel le cinéma français s’est jusqu’ici cassé les dents.
Depuis la publication du roman en 1932, Abel Gance, Michel Audiard ou François Dupeyron ont envisagé son adaptation sans parvenir jusqu’au film.
Sergio Leone, lui, rêvait également de Voyage au bout de la nuit, mais avait finalement renoncé pour une autre raison.
Il admirait tellement le livre qu’il estimait ne pas avoir le droit de le modifier pour les besoins du cinéma.
Thomas Bidegain résume parfaitement le problème.
Il faut affronter la structure du roman, sa langue, son personnage principal et, par-dessus tout, le fantôme de Céline.
Quatre obstacles qui expliquent sans doute pourquoi, quatre-vingt-quatorze ans après sa publication, Voyage au bout de la nuit attend toujours sa première véritable adaptation cinématographique.
Cette fois, le projet semble avancer.
Aton Soumache a annoncé en juin que le tournage devait commencer au début de l’année 2027.
Aucun interprète de Ferdinand Bardamu n’a encore été annoncé.
Reste donc à savoir qui acceptera d’embarquer avec Sfar pour ce Voyage au bout de la nuit.
Mais le premier pari, lui, est déjà assez spectaculaire.
Un auteur dont l’œuvre est profondément traversée par la culture juive a décidé de consacrer des années à porter au cinéma le chef-d’œuvre d’un écrivain devenu l’une des figures les plus encombrantes de la littérature française.
Difficile d’imaginer voyage plus inattendu.
