Dix pour cent, le film, arrive ce jeudi sur nos écrans. Mais sur quels écrans, au juste ?
Il est rare qu’un film soit précédé d’une telle promotion alors qu’il ne sortira jamais en salles. Les acteurs sont interrogés en long, en large et en travers. Tous ou presque, car George Clooney s’est montré moins disponible pour les plateaux français dans la dernière ligne droite. Il avait certainement un agent au bout du fil.
Dix pour cent n’est pas un film comme les autres. C’est la suite d’une série de France 2, devenue célèbre dans le monde entier grâce à Netflix, transformée en film pour être diffusée directement sur Netflix, avant de revenir un jour sur France 2. La boucle est bouclée, mais elle fait quelques détours.
Petite confidence. Avant la diffusion de la première saison, j’avais rencontré Cédric Klapisch. Le célèbre cinéaste était alors directeur artistique de la série, il avait réalisé les épisodes 1 et 3, et il trouvait déjà formidable que les frontières entre cinéma et télévision soient en train d’exploser. Onze ans plus tard, le voilà servi. On ne sait plus si Dix pour cent est une série devenue film, un téléfilm qui n’ose pas dire son nom, ou simplement un épisode très long. Klapisch, lui, a quitté l’aventure dès la fin de la première saison. Dans une fiction consacrée aux agents, il avait peut-être tout simplement changé d’agence, ou d’auberge !
Venons-en à Netflix. En 2021, Delphine Ernotte regrettait que la plateforme profite dans le monde entier du succès d’une série financée et lancée par France Télévisions. La présidente évoquait une stratégie du coucou. Netflix venait pondre son œuf dans le nid du service public, puis repartait avec le succès mondial. Sauf que, sans Netflix, Dix pour cent serait peut-être restée une excellente série française connue des seuls téléspectateurs de France 2.
Pour répondre aux plateformes américaines, France Télévisions, TF1 et M6 avaient lancé Salto. On connaît la suite. Salto a fait marche arrière et a fermé en 2023, après moins de trois ans. Le coucou, lui, est toujours dans le nid. Il a même agrandi la maison, puisque depuis le 19 juin 2026, les chaînes du groupe TF1 sont accessibles à l’intérieur de Netflix. D’un côté, on reprochait à la plateforme de profiter des créations du service public. De l’autre, TF1 vient s’installer chez elle. Et pour Dix pour cent, Netflix diffusera le film avant France 2, alors que les quatre saisons avaient suivi le chemin inverse. Cherchez la logique.
Il y en a une, mais elle est moins artistique que réglementaire. La législation française permet à Netflix de diffuser les films 17 mois après leur sortie en salles. Une sortie au cinéma à l’automne 2026 aurait donc repoussé le film jusqu’au début de 2028. Netflix a financé une œuvre destinée à attirer des abonnés tout de suite, pas à patienter dix-sept mois devant la porte de son propre film. Elle a donc supprimé la salle, et avec elle la chronologie des médias.
Ailleurs dans le monde, un film de plateforme peut passer quelques semaines au cinéma avant d’arriver en ligne. En France, il faut choisir. Netflix a choisi Netflix, ce qui, venant de Netflix, ne surprendra personne. Sans oublierque cela aurait retardé encore plus la diffusion sur France 2.
D’autres séries ont pourtant réussi leur passage sur grand écran. Downton Abbey a été prolongée par trois vrais films. Mais la série britannique avait un distributeur, et elle n’avait pas été conçue pour une plateforme tenue par la chronologie française.
Dix pour cent a donc la forme d’un film, la durée d’un film et la promotion d’un film. Mais il reste sur le petit écran, comme la série dont il est issu. France 2 le diffusera plus tard, sans date annoncée.
Alors, film, téléfilm ou très long épisode ? Netflix a choisi le mot film, parce qu’il est plus prestigieux. La réglementation a choisi le mot programme, parce qu’il est plus pratique. Et le téléspectateur choisira le mot Dix pour cent, parce que c’est le seul qui compte.
Cédric Klapisch avait raison, la frontière entre cinéma et télévision a bien explosé. Il ne reste que la chronologie des médias pour tenter de recoller les morceaux. Et encore, elle est très contestée par certains.
