Netflix met en ligne ce mardi 8 septembre la cinquième et probablement dernière saison de Fauda. Onze épisodes, écrits deux fois, entièrement repris après le 7 octobre 2023. Une saison plus sombre, en partie située à Marseille mais tournée à Budapest, et qui a déclenché en Israël un débat que l’on aurait tort de croire réservé aux adversaires de la série.
Fauda, en arabe, ça veut dire chaos. C’est le titre de la série israélienne la plus connue à l’international, née en 2015. Elle arrive ce mardi 8 septembre sur Netflix, partout dans le monde, onze épisodes d’un coup, dans 190 pays, en hébreu, en arabe, en français et en anglais. Les Israéliens, eux, l’ont déjà vue sur la chaîne Yes depuis le 18 mai. Et selon le Times of Israël, elle devrait être la dernière.
Sauf qu’il y a un autre mot que fauda. Dans l’entretien publié le 10 août par Tudum, le média de Netflix, le cocréateur Avi Issacharoff explique que le thème de la saison, c’est tha’r. La vengeance du sang. Cette obligation tribale de venger un proche tué. Il précise même qu’ils ont envisagé de l’intituler Fauda Tha’r.
Mais attention, ce n’est pas une revendication. C’est une accusation. Issacharoff pose la question dans le même entretien : une fois que vous vous êtes vengé, votre réalité a t elle changé, êtes vous devenu meilleur. Sa réponse est non, la vengeance est un cycle qui ne mène nulle part. Lior Raz dit la même chose autrement : la saison commence par la vengeance, elle finit tout autre chose, et il espère que les spectateurs comprendront le prix de la guerre et la nécessité de la paix. Voilà l’intention. Elle est explicite, et il n’est pas question de leur en prêter une autre.
Rappelons le contexte. Les auteurs travaillaient déjà sur cette saison quand le 7 octobre 2023 a eu lieu. Ils ont tout abandonné et recommencé à zéro. Et le deuil n’est pas seulement dans le scénario. Matan Meir, membre de l’équipe de production, a été tué au combat dans le nord de Gaza en novembre 2023, le premier épisode lui est dédié. Idan Amedi, qui interprète Sagi, a été grièvement blessé à Gaza, et sa longue rééducation a considérablement réduit son rôle. On ne regarde donc pas une fiction sur la guerre. On regarde une équipe qui a perdu des siens en la tournant.
Deux épisodes, les épisodes 7 et 8, se situent le 7 octobre même. Yes a pris une décision rare : un avertissement explicite, en précisant que ces épisodes tiennent seuls et qu’on peut les sauter sans perdre le fil. La chaîne les a même mis gratuitement en ligne. Ils sont particulièrement éprouvants et peuvent être difficiles à regarder.
Un mot pour nous. Une partie de l’intrigue se déroule à Marseille, où une mission de vengeance menée sans autorisation entraîne Doron dans une infiltration périlleuse. Mélanie Laurent y joue Anne, le Français Hakim Djaziri interprète Saeed el-Hatib. Mais Marseille a été reconstituée à Budapest, Lior Raz expliquant que la sécurité de l’équipe ne pouvait pas être garantie en France. Une décision de production qui en dit long sur l’époque, sans qu’un seul dialogue ait à l’expliquer.
Alors, cette saison est elle encore équilibrée ? Et voilà l’essentiel : ce débat n’oppose pas les pro et les anti Israël. Il traverse la presse israélienne elle même.
Haaretz lui donne deux étoiles sur cinq et évoque un malaise. Le site Walla y voit peut être la meilleure saison de la série. Israel Hayom parle de la saison de la vengeance que l’Israël réclamait. Et Time Out Israël, c’est le plus frappant, estime que Fauda renonce à une part de sa complexité et de son caractère à deux voix, et s’inquiète que cette saison, portée par une douleur israélienne sans retenue, passe moins bien à l’étranger, parce que le monde a peu de place pour cette douleur là.
L’espoir n’a pas disparu pour autant. Dans sa critique du 19 mai, Ynet relève une très belle scène où deux membres de l’unité, un juif et un bédouin, prient côte à côte, chacun à sa manière, un instant de raison avant que la violence ne reprenne tout. Plusieurs personnages espèrent explicitement la fin de la guerre. Mais regardez qui porte cet espoir. Il est désormais presque entièrement porté par des Israéliens, juifs et arabes, entre eux.
Et c’est là que la question devient inconfortable. Une série écrite depuis le traumatisme israélien peut elle encore dénoncer efficacement le cycle de la vengeance, quand elle ne donne presque plus de visage à la souffrance d’en face, celle des civils palestiniens, qui ont payé un prix immense à la guerre déclenchée par le 7 octobre et menée par Israël contre le Hamas.
La question n’est pas rhétorique, et elle est mesurable. Car Fauda était regardée des deux côtés. La saison 4 avait atteint la première place au Liban en janvier 2023, et le top 10 de Netflix en Jordanie, au Qatar, au Maroc, en Arabie saoudite et aux Émirats.
Alors voilà ce que je vous propose. Regardez cette saison, elle est forte, elle est habitée, elle garde de l’espoir et c’est peut être ce qu’elle a de plus émouvant. Mais dans quelques semaines, regardez aussi les classements Netflix dans le monde arabe. Fauda a longtemps été l’une des rares fictions que les deux camps regardaient. Ces chiffres nous diront si elle l’est encore. Ce sera une donnée d’audience. Ce sera surtout, à sa manière, un bulletin de santé du dialogue.
