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France Inter, le pluralisme à géométrie variable

Serge SurpinBy Serge Surpinseptembre 5, 2026Aucun commentaire6 Mins Read
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Une chronique de trois minutes le dimanche a suffi à mettre France Inter en grève. L’arrivée de Charles Sapin, directeur adjoint de Valeurs actuelles, provoque une mobilisation collective que n’ont déclenchée ni l’éviction silencieuse de Nora Hamadi, ni la suspension de Thomas Legrand, ni la sanction de Guillaume Erner. À sept mois de la présidentielle, la première radio de France ne révèle pas tant sa couleur politique que sa manière de céder à la pression du moment.

Trois minutes le dimanche matin. C’est ce qu’il aura suffi pour mettre la première radio de France en grève.

Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, doit tenir un édito politique dans la matinale du dimanche. Les personnels ont voté une motion à l’unanimité. Le SNJ et le SNJ-CGT parlent d’une ligne rouge inacceptable. La rédaction s’est mise en grève.

Commençons par entendre l’argument des syndicats, parce qu’il n’est pas ce qu’on en dit.

Ils ne reprochent pas seulement à Charles Sapin d’être de droite. Ils rappellent que Valeurs actuelles a été condamnée en justice, notamment pour injure publique à caractère raciste, après avoir mis en scène la députée Danièle Obono en esclave. Et Sapin n’est pas un pigiste de passage, il est directeur adjoint de la rédaction, donc coresponsable de la ligne du journal.

Céline Pigalle, la directrice de France Inter, répond pluralisme, et rappelle qu’il s’agit d’une mission de service public, d’autant plus importante en année présidentielle.

Voilà pour le dossier. Maintenant, regardons ce qui s’est passé dans la même maison ces derniers mois.

Nora Hamadi, d’abord. Elle tenait la revue de presse de la matinale depuis un an, après avoir succédé à Claude Askolovitch. Elle devait en principe la tenir jusqu’à la présidentielle. Fin juillet, elle apprend avec surprise que son contrat s’arrête. Elle est remplacée le 24 août par Marc Voinchet. Aucune explication officielle n’a jamais été donnée.

Et là, il faut être honnête, elle n’était pas inattaquable.

Sa revue de presse assumait un regard personnel, donc des choix. Ce n’était pas une lecture mécanique des unes. On lui a reproché ses sélections, même si le comptage des titres cités ne suffit pas à établir un biais : on peut citer Le Figaro et y choisir précisément l’article qui conforte sa propre grille de lecture.

Il y a surtout eu ce message. Fin octobre 2023, quelques semaines après le 7-Octobre, Nora Hamadi relaie sur X un portrait de Rima Hassan publié par Libération, en y ajoutant un poing levé. Philippe Corbé, alors directeur de l’information, l’a défendue en rappelant qu’à cette date Rima Hassan n’était ni députée européenne, ni candidate, ni affiliée à un parti. C’est exact. Mais un poing levé, ce n’est pas une information, c’est un soutien.

Et en décembre dernier, devant la commission d’enquête parlementaire, le député Charles-Henri Alloncle l’accusait publiquement de manquer d’objectivité.

Alors comparons. D’un côté, une journaliste dont on peut discuter les choix et dont on connaît une prise de position personnelle. De l’autre, un éditorialiste qui n’a encore rien dit à l’antenne, et dont la faute est d’avoir un employeur.

La première a été remerciée en silence, sans motion, sans communiqué, sans grève. Le second déclenche un mouvement social avant sa première chronique.

Ce n’est pas un cas isolé.

Thomas Legrand, éditorialiste politique, la phrase enregistrée à son insu face à deux responsables socialistes, nous on fait ce qu’il faut pour Dati. Suspendu à titre conservatoire par Radio France, puis renonçant à son émission hebdomadaire. Aucune grève.

Guillaume Erner, sur France Culture, un montage audio ramassé sur Instagram, non vérifié, mettant sur le même plan Jean-Marie Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Sanction disciplinaire, excuses à l’antenne, et surtout les sociétés de journalistes de France Culture et de Radio France qui se désolidarisent publiquement de lui. Aucune grève.

Le même mécanisme joue avec l’humour, et de façon encore plus claire.

Le 31 août dernier, sur France Inter, l’humoriste Ameziane s’en prend au député RN Jean-Philippe Tanguy. Vous ne trouvez pas qu’il a la tête d’un rat qui se serait transformé en humain, demande-t-il. Suit une allusion à l’homosexualité du député, puis cette phrase, il aurait pu utiliser son côté rat pour sentir le piège. L’humoriste avait pourtant posé la règle lui-même quelques secondes plus tôt : les blagues sur le physique, c’est pas bien, d’habitude c’est les fachos qui le font. Personne ne coupe. Personne ne relève. Le studio rit.

Aucune motion. Aucun communiqué syndical. Aucune grève.

Le plus révélateur vient d’ailleurs. Interrogé sur cette séquence, le député insoumis François Piquemal refuse de la condamner. C’est de l’humour, dit-il, et si Tanguy n’est pas content, qu’il porte plainte. Quelques minutes plus tôt, le même trouvait dommageable l’arrivée de Charles Sapin.

Le raisonnement est commode. Il l’est moins quand on regarde le sort réservé à Sophia Aram. Elle aussi est humoriste sur France Inter. Elle aussi tape sur le Rassemblement national. Mais elle tape également sur La France insoumise, et cela ne passe pas. En décembre dernier, devant cette même commission, la députée insoumise Ersilia Soudais a qualifié son humour de raciste. Le président de la commission a dû condamner publiquement le mot, en rappelant qu’on avait tué des humoristes et des dessinateurs pour un qualificatif jeté à la figure.

Voilà où nous en sommes. Comparer un député à un rat, c’est de l’humour. Se moquer de Mélenchon, c’est du racisme.

On croit souvent que le problème de France Inter serait d’être de gauche. Une radio n’est jamais neutre au sens absolu, ne serait-ce que par ses choix de sujets et d’invités, et ce n’est pas le sujet.

Le vrai enseignement est ailleurs. La sanction individuelle, à Radio France, est devenue étonnamment facile. Un tweet, une phrase de bistrot, un montage mal vérifié, et le journaliste se retrouve seul. La solidarité collective, elle, ne s’active que dans un cas de figure, celui de l’extrême droite. Et la liberté humoristique s’étend ou se rétracte selon la cible.

On peut parfaitement assumer une ligne. On peut soutenir qu’un titre condamné pour injure raciste n’a pas sa place sur le service public.

Mais alors il faut le dire clairement, et cesser d’invoquer un pluralisme que l’on applique à géométrie variable.

Parce qu’à ce jeu, France Inter s’expose à un reproche redoutable en année présidentielle. Non pas d’être partisane, mais de céder à la pression du moment. À la commission parlementaire quand elle vient de droite. À sa rédaction quand elle vient de l’intérieur. À personne quand il s’agit d’un député RN comparé à un rongeur.

Ce n’est pas du pluralisme. C’est de la météo.

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