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Radio France : l’équilibre fragile d’une rentrée sous tension

Serge SurpinBy Serge Surpinseptembre 4, 2026Aucun commentaire12 Mins Read
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Radio France présente sa rentrée 2026-2027 comme celle d’un service public qui ne serait, selon Sibyle Veil, « ni neutre ni aseptisé ». À quelques mois de l’élection présidentielle, le groupe entend devenir « la bande-son d’un pays en campagne », avec une information renforcée, davantage de politique, mais aussi de la culture pour maintenir un espace commun lorsque le débat public se fracture.

L’ambition est claire. Mais derrière ce discours rassembleur se dessine une hiérarchie beaucoup plus brutale entre les antennes, avec des voix qui progressent, d’autres qui reculent et quelques disparitions discrètes.

France Inter : Céline Pigalle fait table rase

Cette rentrée est la première véritablement conçue sous la direction de Céline Pigalle, arrivée en mars 2026 pour remplacer Adèle Van Reeth.

La Grande Matinale réunit Florence Paracuellos, Benjamin Duhamel et Sonia Devillers de 7 heures à 10 heures. Elle perd une heure par rapport à la formule lancée en août 2025, qui allait jusqu’à 11 heures.

Nicolas Demorand revient les samedis et dimanches de 9 heures à 10 heures avec Recto-Verso. Benjamin Duhamel présente également Franc-jeu le dimanche à 13 h 20, simultanément sur France Inter et France 2. La station cherche ainsi à créer des rendez-vous politiques capables d’exister à la radio, à la télévision et sur les réseaux sociaux.

L’arrivée de Charles Sapin, nouveau directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, pour un éditorial politique dominical a cependant déclenché un conflit interne. L’intersyndicale a déposé un préavis de grève pour les 13 et 14 septembre afin d’obtenir son retrait. Sibyle Veil maintient ce recrutement au nom du pluralisme et affirme que le service public doit faire entendre « des gens qui ne pensent pas la même chose ».

L’argument se défend. Charles Sapin n’a pas été pris en faute sur l’antenne de France Inter. Mais le pluralisme ne peut pas devenir un simple casting politique dans lequel chaque sensibilité disposerait mécaniquement de son représentant. La véritable question reste celle de la qualité du travail journalistique, de l’indépendance et du respect des règles communes.

À 11 heures, Maïtena Biraben présente Franche Culture avec Daniel Morin. L’émission remplace La Bande originale de Nagui et Leïla Kaddour-Boudadi. Il ne s’agit donc pas d’un simple changement d’animateur, mais de la disparition d’un rendez-vous historique de la mi-journée.

Ali Baddou : un changement de case entouré de rumeurs

Ali Baddou quitte la matinale du vendredi et du week-end pour créer Le 18/20 week-end, une nouvelle tranche en direct diffusée du vendredi au dimanche. Il y proposera une partie magazine suivie du Téléphone sonne.

Ce déplacement avait été précédé d’informations faisant état d’une ambiance devenue très difficile avec sa coanimatrice Marion L’Hour. Une source citée par L’Informé évoquait une mésentente ancienne et des méthodes de travail très différentes. Ces affirmations ont circulé dans la presse, mais elles n’ont été confirmées publiquement ni par Ali Baddou, ni par Marion L’Hour, ni par la direction de France Inter.

La prudence s’impose donc : la mésentente supposée ne peut pas être présentée comme la cause établie du départ d’Ali Baddou.

Le traitement réservé aux deux journalistes n’est toutefois pas identique. Ali Baddou récupère une nouvelle tranche de deux heures, du vendredi au dimanche. Marion L’Hour perd la coprésentation de la matinale, désormais confiée à Eva Roque et Quentin Lafay, mais reste chargée du journal de 8 heures les samedis et dimanches.

France Inter sépare donc un duo dont la collaboration était annoncée comme compliquée, tout en conservant les deux voix à l’antenne. Ali Baddou sort même renforcé de l’opération puisqu’il obtient un rendez-vous plus exposé et mieux adapté à l’année présidentielle.

Laurent Goumarre revient pour sa part au micro avec Rien ne s’oppose à la nuit, du lundi au jeudi à 20 h 10. Ce retour constitue aussi un fait de management puisqu’il abandonne la direction des programmes après seulement une saison.

Adèle Van Reeth : un retour annoncé qui ne vient pas

Une autre absence retient l’attention : celle d’Adèle Van Reeth.

Lors de son départ de la direction de France Inter, Radio France avait indiqué qu’elle avait fait part de son souhait de retrouver l’antenne lors de la saison suivante. La formulation ne constituait pas la promesse formelle d’une émission, mais elle laissait clairement entendre que l’ancienne productrice des Chemins de la philosophie resterait au micro dans le groupe.

Pour l’instant, elle n’apparaît dans aucune des grilles de rentrée de Radio France.

Son départ anticipé avait été présenté comme un moyen de permettre à Céline Pigalle de préparer la nouvelle saison dans les meilleures conditions. Quelques mois plus tard, la nouvelle directrice a profondément remanié France Inter, tandis qu’Adèle Van Reeth a disparu de l’antenne.

Ce silence donne rétrospectivement à l’annonce de février l’allure d’une formule diplomatique destinée à accompagner une éviction. Peut-être reviendra-t-elle en cours de saison. Mais, à cette rentrée, la réalité est simple : Radio France avait évoqué son souhait de retrouver le micro et aucun micro ne lui a été attribué.

franceinfo : la grande gagnante

Franceinfo profite du choix stratégique le plus spectaculaire de Radio France. Sa couverture FM est passée de 80 à 93 % de la population grâce à la récupération d’une partie des fréquences de France Musique.

À quelques mois de la présidentielle, le groupe public renforce donc massivement son antenne d’information. Les radios commerciales dénoncent une distorsion de concurrence et redoutent une progression mécanique de son audience.

Simon Le Baron remplace Jérôme Chapuis à la matinale de 6 heures à 9 heures. Hadrien Bect rejoint Les Informés. Avec sa nouvelle signature, « Le réflexe info », franceinfo affiche clairement son objectif : devenir le premier point d’entrée lorsque l’actualité s’accélère.

La stratégie est cohérente avec une année électorale. Elle pose néanmoins une question de concurrence : une radio publique déjà disponible en DAB+, sur Internet et à la télévision bénéficie désormais d’une couverture FM presque nationale, obtenue par une réorganisation décidée au sein même du groupe public.

France Culture : le cas Guillaume Erner laisse des traces

France Culture aborde cette rentrée après une saison historique, avec 2 138 000 auditeurs quotidiens. Mais derrière cette réussite, le sort réservé à Guillaume Erner mérite d’être relevé.

Le présentateur des Matins, à l’antenne du lundi au vendredi la saison dernière, ne conserve désormais que quatre matinées. Le vendredi est confié à Marguerite Catton. Son billet d’humeur quotidien disparaît également.

Cette réduction intervient après l’erreur commise le 24 juin. Guillaume Erner avait diffusé, sans en vérifier sérieusement l’origine, un montage trompeur rapprochant des propos de Jean-Luc Mélenchon de ceux de Jean-Marie Le Pen. Il a reconnu une faute grave, présenté ses excuses et accepté un avertissement disciplinaire.

La sanction est compréhensible au regard de l’erreur journalistique. Mais Guillaume Erner perd à la fois sa chronique et une journée d’antenne, même si France Culture n’a pas officiellement établi de lien entre la suppression du vendredi et cette affaire.

À Radio France, une erreur concernant LFI semble décidément se payer particulièrement cher. La direction avait pourtant ensuite dénoncé les pressions exercées par Jean-Luc Mélenchon contre la matinale. La position devient difficile à suivre : Radio France affirme défendre l’indépendance de ses journalistes face aux responsables politiques, mais réduit simultanément la place de celui qui s’est trompé sur le dirigeant insoumis.

Thomas Snégaroff reprend par ailleurs Questions du soir, de 18 heures à 19 h 30. Natacha Triou arrive aux Midis de Culture, Marie Sorbier propose Le Point culture XXL le vendredi et Alexandra Delbot prend les commandes de La Science, CQFD.

Le jeudi à 14 heures, Anne-Charlène Bezzina présente Au nom du droit, en remplacement de La Suite dans les idées de Sylvain Bourmeau.

France Culture renouvelle donc plusieurs cases sans bouleverser son identité. Mais cette rentrée montre aussi qu’au sein du service public, le droit à l’erreur journalistique connaît parfois des limites très politiques.

France Musique : sacrifiée au profit de l’information

Stéphane Grant devient directeur de France Musique le 24 août, en remplacement de Marc Voinchet, qui dirigeait l’antenne depuis 2015. Délégué aux programmes et à l’antenne à partir de 2018, il était devenu directeur des programmes en juillet 2023.

Mais le véritable bouleversement ne concerne pas la grille. La couverture FM de France Musique passe d’environ 93 à 70 % de la population afin de renforcer franceinfo.

Radio France répond que 87 % des Français peuvent encore recevoir France Musique en cumulant la FM et le DAB+. Le chiffre est exact, mais il additionne des modes de réception différents. Pour une partie du public, il faudra changer de fréquence, de poste ou de technologie.

Dans les discours, la culture reste fondamentale. Dans la répartition des fréquences, l’information est manifestement devenue prioritaire.

ICI : écouter les Français avant la présidentielle

Le réseau ICI bénéficie lui aussi de la réorganisation, avec une couverture qui passe de 88 à 90 % de la population.

Enora Malagré présente On vous doit bien ça, de 12 heures à 13 heures, en s’appuyant sur les 44 antennes locales. Avec Dites-le ICI, le réseau installe également 50 isoloirs pour recueillir les préoccupations des Français avant la présidentielle.

L’opération peut permettre de mieux faire remonter la parole des territoires. Mais elle devra produire autre chose qu’une succession de témoignages et de sondages. Écouter les Français n’a d’intérêt que si leur parole nourrit réellement les émissions et les débats.

FIP : la stabilité comme stratégie

FIP reste l’antenne la moins bouleversée. Ses dix fréquences FM sont conservées et la station poursuit le développement de ses webradios et de ses podcasts.

Dans une rentrée marquée par les changements de voix, de formats et de fréquences, FIP conserve une identité immédiatement reconnaissable. Ne pas tout changer peut parfois être la meilleure manière de préparer l’avenir.

Mon petit France Inter devient une véritable radio

Lancée sur Internet en octobre 2025, Mon petit France Inter arrive en DAB+. Cette évolution change profondément son statut. Elle n’est plus seulement une webradio ou un catalogue de podcasts pour enfants, mais une véritable radio linéaire, diffusée toute la journée et accessible directement sur un récepteur DAB+.

Sa programmation suit désormais le rythme des enfants, du réveil jusqu’au coucher. Céline Da Costa les accompagne le matin avant l’école. Marine Baousson présente chaque samedi de 9 heures à 10 heures Badaboum, un talk-show donnant la parole aux enfants.

La station propose également La Boum le samedi de 17 heures à 18 heures, des concerts en direct de la Maison de la radio, des rendez-vous d’information comme Salut l’info !, des histoires, des programmes scientifiques et une sélection musicale mêlant classique, jazz, chanson française et grands tubes.

Mon petit France Inter dispose donc d’une matinale, de programmes identifiés, de rendez-vous hebdomadaires et d’une programmation organisée selon les différents moments de la journée. C’est bien une nouvelle antenne de Radio France, et non plus une simple déclinaison numérique de France Inter.

Elle complète Mon tout petit France Inter, qui reste, elle, une véritable webradio destinée aux enfants de 2 à 6 ans.

Mouv’ : une radio s’efface pendant qu’une autre naît

L’arrivée de Mon petit France Inter en DAB+ éclaire directement le recul de Mouv’.

Mouv’ a quitté la FM le 31 août. Son signal reste provisoirement présent en DAB+, alors que Radio France prévoit à terme une diffusion uniquement par Internet et le remplacement de sa place dans la radio numérique terrestre par Mon petit France Inter.

La communication reste confuse. Le 8 juillet, l’Arcom annonçait que Mouv’ resterait disponible en DAB+ et sur Internet, tandis que Radio France évoquait une diffusion bientôt limitée à la technologie IP. Aucun calendrier précis d’extinction du DAB+ n’a été rendu public.

Mouv’ n’est pas officiellement supprimée, mais son effacement progressif est difficile à nier. La station destinée aux adolescents et aux jeunes adultes perd la FM, doit quitter le DAB+ et disparaît du dossier général de rentrée, pendant que la nouvelle radio pour enfants obtient une véritable grille et une diffusion hertzienne nationale.

Radio France ne ferme donc pas officiellement une station pour en ouvrir une autre. Dans les faits, elle retire progressivement à Mouv’ les attributs d’une radio nationale pour les transférer à Mon petit France Inter.

Déontologie et intelligence artificielle

Face aux critiques sur l’impartialité de l’audiovisuel public, Agnès Vahramian, directrice de l’information de Radio France et de franceinfo, annonce la création d’un « contrat d’écoute » regroupant les chartes et les règles du groupe.

Un mécanisme permettra au public de saisir Radio France en cas de non-respect de ces engagements et un référent chargé de la déontologie doit être nommé. Le dispositif doit être achevé en janvier 2027.

C’est une réponse concrète aux préconisations du rapport de Bruno Lasserre. Mais son efficacité dépendra de l’indépendance du référent, de la transparence des décisions et des suites réellement données aux saisines. Le contraste entre les affaires Charles Sapin et Guillaume Erner montre déjà combien les notions de pluralisme et d’impartialité peuvent être interprétées différemment.

Radio France prépare également un assistant conversationnel utilisant l’intelligence artificielle pour explorer près de quatre millions de podcasts. Le groupe présente cet outil comme un enjeu de souveraineté informationnelle et culturelle face aux grandes plateformes.

L’initiative est intéressante, à condition que l’intelligence artificielle facilite réellement l’accès aux archives sans résumer, déformer ou invisibiliser les contenus.

Cette rentrée révèle finalement un projet très cohérent : France Inter se transforme sous la direction de Céline Pigalle, tandis qu’Adèle Van Reeth reste sans émission. Ali Baddou quitte la matinale dans un contexte de rumeurs non confirmées et retrouve une tranche plus exposée. Franceinfo devient prioritaire. ICI se rapproche de la présidentielle. France Culture protège ses succès tout en réduisant la place de Guillaume Erner. France Musique perd une partie de sa puissance FM. Mon petit France Inter devient une radio à part entière pendant que Mouv’ s’efface.

Radio France veut être la bande-son d’un pays en campagne. Encore faut-il que cette bande-son reste pluraliste sans devenir artificielle, moderne sans abandonner une partie du public et ambitieuse sans sacrifier silencieusement certaines de ses voix et de ses antennes.

Pour rappel, l’intersyndicale de Radio France a déposé un préavis de grève pour les 13 et 14 septembre afin d’obtenir le retrait de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, de l’éditorial politique dominical de France Inter.

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Serge Surpin
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