Le directeur général de RTL, RTL2 et Fun Radio dénonce une « distorsion de concurrence » après le renforcement de la couverture FM de franceinfo. L’Alliance de la Radio envisage de contester la décision, mais les chances de succès d’un recours paraissent limitées.
Jonathan Curiel s’exprimait ainsi lors de la conférence de presse de rentrée de RTL
« Honnêtement, je vous le dis franchement, je ne m’en remets pas. » Jonathan Curiel ne cache pas sa colère face au réaménagement des fréquences FM de Radio France. Le directeur général de RTL, RTL2 et Fun Radio juge la décision « injuste, inéquitable » et y voit « une vraie distorsion de concurrence ».
Le 8 juillet 2026, l’Arcom a autorisé une permutation partielle des fréquences de France Musique et de franceinfo. Les opérations techniques ont été réalisées dans la nuit du 21 au 22 juillet.
Selon les chiffres communiqués par Radio France et l’Arcom, la couverture de franceinfo passe de 80 % à 93 % de la population en FM. Celle du réseau ICI progresse de 88 % à 90 %. France Inter couvre pour sa part environ 94 % de la population, contre 57 % revendiqués par RTL.
« C’est mécanique »
Jonathan Curiel estime que franceinfo a récupéré 54 fréquences et qu’elle devient ainsi accessible à « 8 millions et demi » de personnes supplémentaires. Dans une tribune publiée par Le Point en avril, il avançait un chiffre voisin de 8,6 millions.
Cet ordre de grandeur est cohérent avec la progression annoncée de la couverture, puisque treize points de la population française représentent environ 8,5 à 8,7 millions de personnes. Il ne s’agit cependant ni d’une estimation du nombre de nouveaux auditeurs ni d’un potentiel commercial directement mesurable. Ce chiffre désigne une population supplémentaire placée dans la zone théorique de réception de franceinfo.
Radio France n’a pas publié de bilan permettant de reconstituer cette estimation émetteur par émetteur. L’entreprise a toutefois mis en ligne un moteur de recherche indiquant les changements de fréquences commune par commune.
Le nombre de fréquences attribuées ne permet pas non plus, à lui seul, d’en mesurer la valeur. Plusieurs des nouveaux émetteurs couvrent des villes petites ou moyennes ou des secteurs moins densément peuplés, même si l’opération concerne aussi certains sites régionaux importants.
Pour Jonathan Curiel, l’effet sur l’audience ne fait toutefois aucun doute : « Quand une radio a accès à 8 millions et demi d’auditeurs en plus, je ne peux pas croire qu’une audience ne soit pas là derrière. » Il prévoit « un mouvement progressif de remontée de France Info au détriment des radios généralistes privées ».
Cette progression n’a pourtant rien d’automatique. Une meilleure couverture augmente le nombre de personnes susceptibles de recevoir une station, mais elle ne garantit ni leur écoute ni leur fidélisation. À la demande de l’Alliance de la Radio, Médiamétrie doit étudier les conséquences possibles de cette nouvelle configuration.
Le chiffre de 5 % du DAB+ reste une estimation de RTL
Jonathan Curiel relativise également l’apport du DAB+, qui ne représenterait selon lui que « tout juste 5 % de l’audience de RTL ».
Aucune donnée publique ne permet aujourd’hui d’isoler précisément, pour RTL, la part de l’écoute provenant du DAB+, de la FM et d’Internet. Médiamétrie publie des données agrégées sur les modes de réception, mais pas de ventilation publique station par station.
Le chiffre de 5 % doit donc être présenté comme une estimation interne de RTL. La station avait déjà avancé, lorsqu’elle défendait sa diffusion en grandes ondes, que celle-ci représentait environ 15 % de son audience, sans apporter de mesure publique individualisée permettant de vérifier cette proportion.
Environ 300 fréquences doivent encore être restituées
La redistribution ne se limite pas aux fréquences abandonnées par Mouv’, qui a quitté la FM le 31 août.
L’appel aux candidatures lancé par l’Arcom le 20 mai porte sur 31 fréquences réparties dans 30 zones. Trente étaient auparavant exploitées par Mouv’. La dernière appartenait à une radio privée dont l’autorisation avait été retirée. Les résultats de cet appel sont attendus à l’automne.
L’opération doit également conduire Radio France à restituer environ 300 autres fréquences FM, soit près de 12 % de son parc. Radio France chiffre à 3,9 millions d’euros les économies annuelles attendues.
Ces fréquences ne seront pas nécessairement attribuées immédiatement ni intégralement aux grands réseaux privés. Leur réutilisation dépendra notamment des contraintes techniques et de la situation propre à chaque zone. L’Arcom devait engager dès septembre les travaux préparatoires à leur remise en appel.
Jonathan Curiel estime par ailleurs que les fréquences libérées dans les grandes villes présentent peu d’intérêt pour RTL et les autres réseaux nationaux, qui y sont généralement déjà présents.
Un recours aux chances limitées
Jonathan Curiel affirme que l’Alliance de la Radio « ne va a priori pas laisser la situation en l’état » et qu’un recours est envisagé. Il précise néanmoins ne pas pouvoir l’annoncer formellement au nom de l’organisation, présidée par Constance Benqué depuis avril 2025.
Un tel recours pourrait contester l’équilibre retenu entre les missions du service public, le pluralisme et les intérêts des radios privées. Il pourrait aussi porter sur la proportionnalité de l’opération ou sur la valeur comparée des fréquences transférées et restituées.
Ses chances de succès semblent cependant limitées. L’Arcom présente l’opération comme une réorganisation « quasi exclusivement interne » du parc de Radio France, conforme au cahier des missions et des charges de l’entreprise publique. Le régulateur souligne également la restitution d’environ 300 fréquences, argument qui lui permet de soutenir que la décision ne prive pas durablement les opérateurs privés de nouvelles ressources.
Il serait toutefois inexact de parler d’une simple décision interne étrangère au droit de priorité du service public. Les autorisations ont été prises dans le cadre de l’article 26 de la loi du 30 septembre 1986, après une saisine du gouvernement le 7 mai. Cet article permet au gouvernement de demander l’attribution prioritaire de fréquences nécessaires aux missions des sociétés nationales de programme. Cette priorité n’est donc pas déclenchée par une simple demande de Radio France et elle ne dispense pas l’Arcom de prendre en compte le pluralisme et les équilibres du marché.
La jurisprudence laisse néanmoins au régulateur une marge d’appréciation importante. En 2017, le Conseil d’État avait déjà validé une décision favorable à franceinfo après avoir examiné ses effets sur la concurrence et le pluralisme. Plus récemment, la justice administrative a rejeté une contestation de Radio Classique fondée sur des arguments comparables.
L’obstacle principal pour l’Alliance sera donc de démontrer que, malgré son caractère largement interne et la restitution annoncée de centaines de fréquences, la réorganisation porte une atteinte disproportionnée aux radios privées.
Jonathan Curiel redoute qu’entre-temps la nouvelle couverture de franceinfo produise ses effets : « Dans un an, on aura oublié les fréquences. » L’évolution des prochaines audiences permettra de mesurer si son pronostic se vérifie. Elle ne permettra pas, à elle seule, de prouver que la progression éventuelle de franceinfo résulte exclusivement de ce réaménagement.
