L’intelligence artificielle est déjà partout, au travail comme dans nos vies quotidiennes. Impossible désormais de faire comme si elle n’existait pas. Reste à apprendre à s’en servir sans lui abandonner notre jugement, notre créativité ni notre responsabilité. Car l’IA peut aider, parfois faire gagner un temps précieux, mais elle ne dispense jamais de réfléchir. Et si elle bouleverse des métiers, elle en fera aussi naître d’autres.
Il y a encore quelques années, on se demandait si l’intelligence artificielle allait entrer dans nos vies. La question est réglée.
Elle y est.
Dans nos téléphones, nos moteurs de recherche, nos voitures, nos banques, nos logiciels, nos rédactions, nos administrations. Parfois nous l’utilisons consciemment. Parfois nous ignorons même qu’elle est derrière le service dont nous nous servons.
Alors, être pour ou contre l’intelligence artificielle commence à ressembler à une question assez théorique. On peut être pour ou contre Internet. Cela n’empêche pas Internet d’exister. L’enjeu est désormais beaucoup plus concret : apprendre à s’en servir.
Un ami me disait récemment que l’IA était devenue une sorte d’amie qui nous conseille. L’image me plaît assez. À condition de choisir ses amis avec prudence.
Car cette amie-là a quelques défauts. Elle peut être brillante et se tromper. Elle peut donner une réponse fausse avec une assurance absolue. Elle peut inventer une référence, attribuer une citation à la mauvaise personne ou vous expliquer très sérieusement quelque chose qui n’existe pas.
Et pourtant, je l’utilise. Tous les jours. Je l’utilise notamment pour préparer cette chronique.
Avec une conséquence assez paradoxale : contrairement à ce que l’on raconte souvent, l’intelligence artificielle ne me fait pas forcément gagner du temps. Elle m’en fait même parfois perdre.
Je lui demande une première proposition. Je lui explique pourquoi elle ne va pas. Je lui demande de vérifier. Je vérifie sa vérification. Je modifie une phrase. Je recommence. Je lui demande une autre approche.
Bref, nous discutons.
Et finalement, c’est peut-être là qu’elle m’est le plus utile. Pas lorsqu’elle travaille à ma place, mais lorsqu’elle m’oblige à mieux faire mon travail.
Pour demander quelque chose correctement à une intelligence artificielle, il faut déjà savoir à peu près ce que l’on cherche. Il faut préciser sa pensée, définir son angle, expliquer ce que l’on veut conserver et ce que l’on refuse.
Autrement dit, il faut réfléchir.
L’IA peut alors devenir une formidable machine à confronter les idées. Elle peut proposer une objection à laquelle vous n’aviez pas pensé, retrouver une piste, suggérer une autre construction, résumer une masse de documents ou vous aider à comprendre rapidement un sujet que vous connaissez mal.
Elle ne remplace pas nécessairement le travail. Elle change la manière de travailler.
Bien sûr, cette révolution aura des victimes. Certains métiers vont être profondément transformés. Certaines tâches vont disparaître. Et certains emplois disparaîtront probablement avec elles.
Il serait absurde de prétendre le contraire.
Quand une machine peut traduire, résumer, illustrer, rédiger une première version d’un texte, répondre à un client ou analyser des milliers de documents en quelques secondes, ceux qui effectuaient jusqu’ici ces tâches ne peuvent pas faire comme si rien ne changeait.
Mais l’histoire économique est remplie de métiers disparus et de métiers apparus. Nous n’avons plus beaucoup de poinçonneurs dans le métro, de télégraphistes ou de dactylos. Nous avons en revanche des développeurs d’applications, des spécialistes de cybersécurité, des community managers ou des créateurs de contenus, professions qui auraient été incompréhensibles il y a quelques décennies.
Avec l’IA, de nouveaux métiers apparaîtront également. Mais surtout, beaucoup de métiers existants vont devoir apprendre à travailler avec elle.
Le journaliste qui saura utiliser l’intelligence artificielle sans lui abandonner la vérification.
Le médecin qui l’utilisera comme outil d’aide au diagnostic sans lui abandonner la décision.
L’enseignant qui saura s’en servir sans laisser la machine réfléchir à la place de ses élèves.
L’artisan, le commerçant, l’avocat, le chef d’entreprise qui automatiseront certaines tâches pour consacrer davantage de temps à ce que la machine fait mal : comprendre une situation particulière, assumer un choix, convaincre, négocier, imaginer.
Le danger n’est donc peut-être pas d’utiliser l’intelligence artificielle.
Le danger serait de ne plus savoir faire sans elle.
Ou pire encore, de lui faire confiance simplement parce qu’elle répond vite et bien.
Une réponse bien écrite n’est pas nécessairement une réponse vraie. Une belle image n’est pas nécessairement une création intéressante. Et un raisonnement convaincant n’est pas nécessairement un bon raisonnement.
L’IA est un outil extraordinaire lorsque celui qui l’utilise garde le contrôle. Elle devient beaucoup moins intéressante lorsque nous acceptons sa première réponse simplement parce qu’elle nous évite de réfléchir.
C’est peut-être cela qu’il faut apprendre aujourd’hui.
Non pas seulement à utiliser l’intelligence artificielle. Mais à savoir quand lui faire confiance, quand la contredire et quand l’éteindre.
Dans quelques années, demander si quelqu’un utilise l’IA semblera probablement aussi étrange que demander aujourd’hui s’il utilise Internet. La vraie différence se fera entre ceux qui sauront s’en servir et ceux qui se laisseront servir par elle.
Est-ce être excessivement optimiste sur l’avenir ?
J’ai posé la question à mon amie IA.
Elle m’assure que non.
Évidemment, j’ai vérifié.
