Un an après l’affaire Legrand-Cohen, Thomas Legrand ne figure pas dans la nouvelle grille de France Inter. Le journaliste accuse la direction de Radio France d’avoir cédé à une campagne politique et médiatique. La réalité est plus complexe, mais elle place la station publique devant une contradiction : une suspension annoncée comme provisoire s’est transformée en mise à l’écart durable.
Thomas Legrand et Adele Von Reeth absents
Dans une tribune publiée le 26 août par Le Monde, Thomas Legrand affirme avoir été « laissé tomber » par Sibyle Veil, la présidente de Radio France. Dans un article distinct, publié le même jour, Le Monde rapporte que l’éditorialiste de Libération aurait longtemps espéré retrouver une place régulière sur France Inter.
L’expression « exclu de la grille » mérite toutefois d’être précisée.
Thomas Legrand n’était plus salarié en CDI de Radio France depuis 2021. Il travaillait ensuite avec des contrats annuels liés à ses émissions. Son dernier contrat de grille pour « En quête de politique » s’est achevé en juin 2025. Selon les déclarations faites sous serment devant la commission d’enquête parlementaire, il n’avait plus aucun contrat avec Radio France depuis le 31 août suivant. Il n’a donc pas été licencié. La direction a décidé de ne pas lui proposer un nouveau contrat régulier.
Cette précision contractuelle ne règle cependant pas la question éditoriale.
En septembre 2025, après la diffusion d’extraits d’une conversation enregistrée à son insu avec Patrick Cohen et deux responsables socialistes, Thomas Legrand avait renoncé à son nouveau rendez-vous hebdomadaire. Il n’avait pas renoncé à toute présence sur France Inter.
La direction de la station avait alors publiquement assuré qu’il continuerait à intervenir comme éditorialiste de Libération et « sous d’autres formes adaptées ». Elle affirmait connaître son « honnêteté journalistique » et n’avoir jamais douté de sa version des faits. Quelques apparitions ponctuelles ont suivi, mais aucun rendez-vous régulier ne lui a finalement été confié.
Entre-temps, la direction de France Inter a changé. Adèle Van Reeth, qui dirigeait la station au moment de l’affaire et de cette promesse, a quitté ses fonctions en février 2026. Céline Pigalle lui a succédé au début du mois de mars et signe donc sa première grille de rentrée.
Cette succession doit être mentionnée. Céline Pigalle n’est pas personnellement l’auteure de l’engagement pris en septembre 2025 et conserve sa liberté de construire sa grille. Mais la promesse avait été faite publiquement au nom de France Inter. Une institution ne repart pas entièrement de zéro lorsque sa direction change.
L’affaire était née le 5 septembre 2025 de la publication par L’Incorrect d’extraits d’une conversation enregistrée clandestinement. Ce magazine, fondé par des proches de Marion Maréchal, n’appartient pas au groupe Bolloré. Ses révélations ont ensuite été abondamment reprises et commentées par CNews, Europe 1 et le Journal du dimanche, qui ont entretenu la polémique pendant plusieurs mois.
Dans la conversation, Thomas Legrand déclarait notamment : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi. » Il a toujours soutenu qu’il parlait de son travail journalistique sur les déclarations de Rachida Dati et non d’une stratégie concertée avec le Parti socialiste.
Les extraits avaient été découpés et privés d’une partie de leur contexte. En revanche, la thèse d’une falsification complète du sens de la conversation n’est pas judiciairement établie, la totalité de l’enregistrement n’ayant jamais été rendue publique.
La plainte déposée par Thomas Legrand et Patrick Cohen contre L’Incorrect a été classée sans suite en janvier 2026. Ce classement n’a pas porté sur le fond de l’affaire. Le parquet a expliqué que le secret des sources ne permettait pas d’identifier l’auteur de l’enregistrement clandestin. Il ne valide donc ni la méthode employée ni la thèse d’une manipulation.
Thomas Legrand a également porté plainte en décembre 2025 contre Europe 1 et CNews, mais dans une procédure distincte concernant l’enregistrement d’une seconde conversation privée, cette fois avec l’ancienne directrice de France Inter Laurence Bloch.
Le comité d’éthique de Radio France avait adopté une position plus équilibrée que les différents camps. Il avait reconnu que les propos diffusés étaient « tronqués et décontextualisés », tout en estimant qu’ils pouvaient être perçus comme un manquement au cadre déontologique. Il avait donc jugé la suspension provisoire appropriée. Rien, dans cet avis, ne recommandait cependant une éviction définitive.
Selon l’enquête du Monde, une dernière possibilité de retour aurait été envisagée cet été avec l’éditorial politique du samedi matin. Le rendez-vous a finalement été confié à Camille Vigogne Le Coat, grand reporter au Nouvel Obs, qui présentait également le « 8.30 franceinfo » du week-end la saison dernière.
Thomas Legrand affirme aussi que des projets de podcasts et de livre ont été abandonnés à la demande de la présidence de Radio France. Céline Pigalle dément que Sibyle Veil soit intervenue pour bloquer les podcasts. Ces accusations restent donc, à ce stade, la version de Thomas Legrand et non des faits indépendamment établis.
Céline Pigalle a profondément remanié la grille de France Inter pour sa première rentrée, dans la perspective de la présidentielle de 2027. L’absence de Thomas Legrand s’inscrit donc également dans une réorganisation plus large. Elle ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une décision directement dictée par les médias qui l’ont pris pour cible.
On peut toutefois faire une autre lecture : la campagne a rendu son retour suffisamment encombrant pour que la solution la plus simple soit de ne plus lui confier d’émission. C’est une interprétation, pas un fait démontré.
C’est là que se trouve le véritable problème : Thomas Legrand n’a pas été licencié puisqu’il n’avait plus de contrat, mais France Inter avait annoncé qu’il resterait une voix de la station. Un an plus tard, cette voix a disparu de la grille, sans que la direction ait clairement expliqué pourquoi le provisoire était devenu définitif.

Le cas d’Adèle Van Reeth offre d’ailleurs un autre exemple de perspective laissée en suspens. Lors de l’annonce de son départ, le 5 février 2026, Radio France indiquait qu’elle avait « fait part de son souhait de retrouver l’antenne la saison prochaine ».
Il ne s’agissait pas formellement de la promesse d’une émission, mais cette formulation laissait clairement envisager un retour.
Or, à cette rentrée, aucun rendez-vous à son nom n’a été annoncé. Son cas n’est pas identique à celui de Thomas Legrand, mais il illustre la même difficulté : Radio France évoque publiquement un avenir à l’antenne qui peut ensuite disparaître sans explication.
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