Médiamétrie assure que les chaînes thématiques font de la résistance. À y regarder de près, elles résistent surtout aux calculs. Derrière un total flatteur se cachent trois ou quatre chaînes au niveau d’une petite chaîne de la TNT, une foule d’audiences homéopathiques et un modèle économique qui tangue sérieusement.
Les chaînes thématiques font de la résistance.
Ce n’est pas un syndicat d’éditeurs qui le dit, c’est Médiamétrie, dans une étude publiée le 16 septembre et joliment intitulée « une audience mosaïque en pleine mutation ».
Une mosaïque en mutation. On ne sait pas très bien ce que cela veut dire, et c’est sans doute fait pour.
Les chiffres, eux, sont nettement plus bavards.
Sur la saison 2025-2026, plus de 50 millions de Français ont regardé au moins une chaîne thématique chaque mois. Près de huit sur dix. Impressionnant.
Encore faut-il savoir ce que veut dire regarder.
Pour Médiamétrie, avoir vu une chaîne dans le mois, c’est l’avoir regardée au moins dix secondes d’affilée. Dix secondes. Le temps de zapper, de soupirer et de repartir. Les 50 millions de fidèles prennent tout de suite un autre relief.
Quand on passe de la couverture au temps réellement passé devant l’écran, l’ensemble des chaînes thématiques pèse 9,8 % de l’audience de la télévision. Pas négligeable. Mais c’est un total, et un total, ça se partage.
Or le partage est pour le moins inégal.
En tête, RTL9 réunit 7,8 % de l’audience des thématiques, devant Paris Première et TV Breizh, à 6,5 %. Rapporté à l’ensemble de la télévision, cela donne moins de 0,8 % pour RTL9 et autour de 0,6 % pour les deux suivantes. Un peu moins que T18 ou Novo19, les deux petites dernières de la TNT. Pour des chaînes payantes, c’est presque un exploit.
Viennent ensuite Polar+ et Téva, autour de 0,4 %, soit à peu près le niveau de LCP et Public Sénat. Ce n’est pas faire injure à la chaîne parlementaire que de rappeler qu’elle ne passe pas pour un aimant à téléspectateurs.
Et puis on change de monde.
Sur les soixante-dix lignes du classement, près de cinquante pèsent 1 % ou moins de l’univers thématique. Soit un dixième de point, ou moins, de l’audience de la télévision.
Plus bas encore, une dizaine de chaînes plafonnent à 0,1 %, comme Canal J, Piwi+ ou Trace Urban. Trois n’atteignent même pas ce seuil, dont RMC Sport 1, qui a connu des jours meilleurs. Un centième de point de l’audience de la télévision. Là, on ne parle plus d’audience confidentielle. On parle d’audience homéopathique.
Ce n’est pourtant pas faute d’être essayées. TV5 Monde touche près de 7 millions de personnes par mois pour 0,8 % de l’univers thématique. Canal+ Docs plus de 3 millions pour 0,3 %. On passe, on regarde dix secondes, on repart.
Et il y a encore plus discret que l’homéopathie, l’absence. Plusieurs chaînes ne figurent tout simplement pas dans le classement publié. Pas mesurées ou pas publiées, le résultat est le même. On ne sait pas combien elles pèsent, et personne ne semble très pressé de le savoir.
L’étude de Médiamétrie, elle, ne s’encombre pas de ces détails. Elle ne descend jamais au niveau des chaînes et raisonne par grandes familles, le divertissement, le sport, le cinéma, la découverte. C’est plus flatteur.
Elle range même dans le total les télévisions locales, celles-là mêmes qui ont perdu leur régie nationale au printemps et dont plusieurs s’inquiètent aujourd’hui pour leur survie. Une mosaïque, décidément, ça se compose comme on veut.
On y apprend aussi que le sport progresse fortement, porté par la Coupe d’Afrique des nations, le Mondial et l’arrivée de Ligue 1+ dans la mesure. Un nouvel entrant qu’on ne comptait pas l’année précédente, voilà qui aide toujours à afficher une belle progression. La découverte, elle, est en léger recul. Médiamétrie le note avec toute la délicatesse requise.
Mais au fond, l’audience n’est pas le vrai sujet. Le vrai sujet, c’est l’argent.
Pendant longtemps, le modèle tenait sur un ticket de métro. Une chaîne de cinéma, de séries, de documentaires, de jeunesse ou de sport était reprise dans les bouquets de Canal+, Orange, Free ou SFR. Le distributeur payait pour l’avoir, la publicité faisait l’appoint, et tout le monde était content.
Ce modèle existe toujours. Il a simplement cessé d’être confortable.
Canal+ et TF1 en ont fait une démonstration grandeur nature. Faute d’accord, Canal+ a retiré TV Breizh, Histoire TV et Ushuaïa TV de ses offres le 1er juillet.
TV Breizh fait pourtant partie du trio de tête. Cela n’a strictement rien changé.
Les deux autres, il est vrai, jouent dans une autre division. Histoire TV et Ushuaïa TV pèsent ensemble à peine plus d’un quart de point de l’audience de la télévision. De quoi nourrir la réflexion d’un distributeur au moment de signer le chèque.
La leçon est assez brutale. Avoir des téléspectateurs ne suffit plus. Encore faut-il que le distributeur estime qu’ils valent le prix demandé.
Au passage, ces deux chaînes diffusent plus de 7 300 heures de documentaires par an et participent au financement de la filière. Quand un distributeur et un éditeur se disputent le montant du chèque, ce sont les producteurs qui regardent passer les balles.
L’époque où chaque passion méritait sa chaîne est révolue. On ferme, on regroupe, on rebaptise, et surtout on cherche à faire tourner ce qu’on a déjà en stock.
Car un nouveau voisin s’est installé sur le palier, les chaînes FAST.
FAST, pour Free Ad-Supported Streaming Television. Des chaînes gratuites, financées par la publicité, que l’on trouve sur Samsung TV Plus, LG Channels, Pluto TV et ailleurs.
Sur le papier, on dirait des chaînes thématiques. À l’écran, pas tout à fait.
Il suffit d’y passer une soirée pour comprendre qu’on n’y croise pas les programmes les plus convoités du moment. Des séries qui ont connu leur heure de gloire sous un autre président, des documentaires de catalogue, des émissions essorées jusqu’à la dernière goutte, parfois une seule marque déclinée vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Ce n’est pas un défaut. C’est le modèle.
Un programme que plus aucune chaîne payante ne veut acheter peut y connaître une deuxième, une troisième, voire une quatrième vie. Des centaines d’heures déjà produites, largement amorties, reprennent du service. Un catalogue qui dormait recommence à rapporter quelques euros de publicité.
La FAST n’est donc pas le nouvel eldorado de la création. C’est plutôt la maison de retraite des programmes, avec animations et coupures publicitaires.
Pour les chaînes payantes, la concurrence n’en est pas moins réelle. Le téléspectateur qui cherche une vieille série policière, un documentaire animalier ou un western du dimanche après-midi trouve désormais tout cela gratuitement.
Pourquoi paierait-il pour à peu près la même chose ?
Les éditeurs l’ont bien compris. Dans l’étude de Médiamétrie, leur syndicat, l’ACCES, range désormais les FAST parmi leurs propres canaux de distribution. Quand on ne peut pas chasser le nouveau voisin, on finit par lui louer une chambre.
C’est d’ailleurs là que des groupes comme Mediawan deviennent intéressants. Mediawan produit, possède des catalogues, distribue et édite des chaînes comme RTL9, première chaîne payante de France, AB1 ou Toute l’Histoire. Le groupe exploite aussi des services à la demande.
Il ne choisit pas entre chaîne payante et diffusion gratuite. Il traite chaque support comme une fenêtre d’exploitation. La chaîne n’est plus une fin en soi, juste un rouage dans une grande machine à exploiter des droits.
Un documentaire peut ainsi être vendu à une chaîne, rediffusé sur une thématique, proposé à la demande, vendu à l’étranger, puis finir quelques années plus tard sur une FAST, entre deux publicités pour des croquettes.
Chaque fenêtre rapporte moins que la précédente. Mais le programme continue de rapporter.
Voilà pourquoi il faut accueillir avec un léger sourire les beaux chiffres de Médiamétrie.
Ils prouvent que les chaînes thématiques ont encore un public. Ils ne prouvent absolument pas que leur modèle économique est en bonne santé.
Les revenus de distribution sont sous pression, les plateformes captent une partie des abonnements, les FAST récupèrent les programmes de catalogue et YouTube offre gratuitement une quantité à peu près infinie de contenus spécialisés, dont une bonne partie tournée dans une cuisine ou un garage.
La chaîne thématique se retrouve coincée entre deux mondes. D’un côté, les grandes plateformes qui investissent massivement dans le premium. De l’autre, les FAST qui recyclent à bas coût des milliers d’heures déjà amorties.
Il reste une place entre les deux. Elle rétrécit à vue d’œil.
Le paradoxe est finalement assez simple.
Prises toutes ensemble, les chaînes thématiques ne manquent pas de téléspectateurs.
Prises une par une, beaucoup n’en ont presque pas.
Et ce qui leur manque à toutes, de plus en plus, c’est quelqu’un pour payer l’addition.
