Avec La force de l’écoute, David Gordon transforme vingt ans de radio, de podcasts et d’entretiens en réflexion sur une compétence devenue rare : savoir vraiment écouter. À travers Frédéric Lopez, Mouts, un négociateur du RAID ou encore un moine tibétain, il montre comment le silence, la bonne question et l’attention portée à l’autre peuvent changer une conversation.

Avec Lise Gutmann, de Radio J, nous avons rencontré David Gordon à l’occasion de la sortie de La force de l’écoute, son premier livre, paru chez Dunod.
Pour Lise Gutmann, l’échange avait un goût de retrouvailles. C’est en effet sur Judaïques FM, il y a une vingtaine d’années, que ce spécialiste du podcast d’entreprise a pris le micro pour la première fois. Il en a tiré une conviction qu’il développe aujourd’hui au fil de neuf chapitres, dans nos relations professionnelles comme personnelles, savoir écouter compte bien davantage que savoir parler.
Avec La force de l’écoute, paru le 10 septembre aux éditions Dunod, David Gordon s’attaque à une compétence aussi banale en apparence que rare dans la pratique, savoir vraiment écouter.
David Gordon : « la profondeur d’une rencontre ne tient pas à celui qui parle, mais à celui qui écoute »
Fondateur de l’agence Nouvelles Voix, spécialiste du podcast d’entreprise, il part d’un constat simple, nous sommes bien plus entraînés à parler qu’à écouter. « On vit dans un monde de bruit, d’injonction à la parole. Lorsqu’on arrive dans une soirée, on a l’impression qu’on va être intéressant si on parle, alors que la profondeur d’une rencontre, d’une discussion, ne tient pas à celui qui parle, mais à celui qui écoute. »
Ce constat, David Gordon l’a d’abord éprouvé derrière un micro. Il a fait ses débuts il y a une vingtaine d’années sur Judaïques FM, tard le dimanche soir, avant d’animer une émission le samedi soir.
« Lorsque j’ai démarré, je pensais que ma qualité d’animateur radio était de parler, de meubler, de dire beaucoup de choses. Peut-être que je prenais trop la place sur mes invités. » Il lui a fallu du temps pour déconstruire ce réflexe. « Plus je me taisais, plus mes questions étaient resserrées, ouvertes, plus il se passait quelque chose dans la relation avec mon interlocuteur. »
Écouter ne consiste pourtant pas seulement à se taire.
Il faut aussi rester disponible pour entendre ce qui surgit, quitte à abandonner les questions préparées. David Gordon raconte ainsi l’interview d’un chef d’entreprise, entièrement verrouillée avec le service communication. Au détour d’une réponse, l’homme évoque son père. L’intervieweur poursuit son questionnaire, avant de comprendre qu’il vient de laisser passer l’essentiel. « Il m’a tendu une perche. J’étais dans mon agenda à moi, mais je ne m’étais pas mis dans son agenda à lui. » Il revient sur cette phrase, et l’entretien change de nature.
Pour nourrir sa réflexion, l’auteur s’est aussi intéressé à certaines personnalités de la télévision. Il cite Thierry Ardisson, dont il adore le travail, mais chez qui, dit-il, on sentait parfois la question suivante arriver avant la fin de la réponse.
Il a surtout interrogé deux figures du petit écran. La première est Mouts, qui forme avec Nans Thomassey le duo de Nus et culottés. Depuis 2012 sur France 5, les deux aventuriers partent nus et sans argent, et n’atteignent leur objectif qu’au fil des rencontres, grâce à la générosité de ceux qui croisent leur route. Un dispositif où tout repose sur l’échange, et dans lequel Mouts parvient, selon David Gordon, à créer « un espace d’écoute assez incroyable ».
La seconde est Frédéric Lopez, qui a rendu publique sa surdité partielle et chez qui David Gordon voit un « super pouvoir ». L’animateur lit sur les lèvres de ses invités, ce qui l’oblige à une présence totale. « Lorsqu’on veut écouter quelqu’un, il faut le regarder. Il ne faut pas regarder son téléphone, il ne faut pas regarder sa montre, il faut être avec lui. »
Cette exigence ne s’arrête pas aux portes du studio. Le livre est aussi né de remarques familiales, à commencer par celles de sa femme. « Arrête de scroller, arrête d’être sur les réseaux, reste avec nous, parle-nous. »
L’écoute passe par des gestes simples, poser son téléphone, regarder l’autre, mais aussi changer la forme de ses questions. « Comment s’est passée ta journée ? » appelle une réponse brève. « Raconte-moi ta journée » ouvre un récit. « Là, je suis mort, sourit-il à propos de sa fille. Elle raconte sa journée pendant dix minutes. » Et d’en tirer une règle. « La bonne question, c’est celle qui permet de raconter quelque chose. »
En analysant sa propre pratique, David Gordon a découvert qu’il avait développé une méthode sans le savoir. Il la compare à une photographie. Une première question en grand angle ouvre le champ, un détail apparaît, l’intervieweur zoome dessus, puis s’intéresse à ce que la personne a ressenti. Dans le livre, ces gestes portent un nom, la question ouverte, le zoom curieux et la relance tremplin.
Reste l’outil le plus difficile à manier pour un homme de radio, le silence. « Le silence n’est ni un trou ni un bug de la conversation, c’est un espace », écrit-il. David Gordon reconnaît avoir commencé derrière le micro avec « cette peur panique du blanc ».
Il propose aujourd’hui un exercice, compter jusqu’à trois dans sa tête avant de reprendre la parole, puis jusqu’à cinq avec l’habitude. Ce court moment peut créer une gêne, mais une gêne féconde. « Comme personne n’aime le silence, quelqu’un va le combler. Et souvent, la personne qui me fait face va le combler avec quelque chose qu’elle n’aurait pas dit dans sa première réponse. » On parle souvent, rappelle-t-il, de silence fertile.
Cette réflexion a notamment été nourrie par sa rencontre avec un moine tibétain, également psychologue, qui lui a appris à écouter d’abord son propre bruit intérieur. Au point qu’il lui arrive désormais de renoncer à une soirée lorsqu’il se sent incapable d’être disponible pour les autres.
Parmi ses rencontres figure aussi un négociateur du RAID, qui lui a enseigné une nuance essentielle. « Ce n’est pas parce qu’on écoute qu’on est d’accord, ce n’est pas parce qu’on écoute qu’on va baisser la tête. On écoute pour comprendre, pour gagner du temps, pour réfléchir. » Le négociateur lui explique privilégier le téléphone plutôt que la visioconférence, afin que la voix reste l’unique lien. Pour David Gordon, ce choix contribue aussi à éclairer la force de la radio et du podcast. Selon lui, ce qui entre par les oreilles peut être reçu autrement, notamment parce que l’on est moins soumis au regard de l’autre.
D’où sa réserve sur la radio filmée, devenue courante. Il en comprend l’intérêt pour conquérir de nouveaux publics, mais face à des personnes peu habituées aux micros, l’annonce de la caméra suffit à créer du stress. « Les caméras peuvent être l’ennemi de l’authenticité. » Lui-même le reconnaît en plateau, sachant qu’il est filmé, il sourit peut-être un peu plus.
David Gordon se montre en revanche optimiste sur l’avenir de l’audio. Selon lui, le podcast a élargi les usages et développé l’écoute de sujets de niche, au bénéfice également de la radio, qui produit elle-même des podcasts. Il voit aussi dans le DAB+ et l’écoute en différé des occasions d’élargir l’offre et l’audience, même si, souligne-t-il, le modèle économique des nouvelles radios numériques reste à trouver.
Cette diversité d’expériences structure le livre. Écrit en un an, après six mois de recherche d’éditeur, il confronte l’expérience de terrain de l’auteur à des approches comportementales et scientifiques, apportées par une coach à laquelle il a fait appel.
Les neuf chapitres abordent l’écoute de soi, le questionnement, le conflit ou le silence. Chacun se clôt par une synthèse d’une page et des exercices. « Ce genre de livre, ça se picore », résume l’auteur, qui destinait l’ouvrage aux professionnels et reçoit des retours de lecteurs l’appliquant à leur couple, à leurs enfants ou à leurs amis.
Dans un monde où chacun dispose d’un micro, d’une caméra ou d’un réseau social pour prendre la parole, la véritable rareté est peut-être devenue tout autre, trouver quelqu’un qui écoute vraiment.
La force de l’écoute, David Gordon, Dunod, 224 pages, 18,90 euros.
