Nova gagne 1,2 million d’auditeurs quand la radio signe la plus mauvaise fin de saison de son histoire. On attribue ce succès à Guillaume Meurice et à une ligne assumée à gauche. Les chiffres de Médiamétrie et de l’ACPM racontent une autre histoire, celle d’une station qui a cessé de dépendre de ses émetteurs.
Il y a une manière confortable de raconter le succès de Radio Nova. La station a assumé sa gauche, elle a recruté Guillaume Meurice, son audience a décollé, la morale est sauve. Les chiffres de Médiamétrie racontent une histoire moins flatteuse, et beaucoup plus intéressante.
Commençons par le décor. Sur la vague avril juin 2026, la radio rassemble 37,63 millions d’auditeurs quotidiens, la plus mauvaise fin de saison de son histoire. Le média ne respire pas, il tousse.
Dans ce paysage, Nova affiche 2,10 millions d’auditeurs, soit 1,2 million de plus en un an. Ce n’est pas un frémissement, c’est une anomalie.
Reste à savoir d’où sortent ces auditeurs. La thèse dominante veut qu’ils aient suivi Meurice et sa bande depuis France Inter, licenciement à l’appui.
L’histoire de la télévision fournit le précédent obligatoire, et il est spectaculaire. En mai 2016, Yann Barthès annonce son départ de Canal+, il présente son dernier Petit Journal le 23 juin, il lance Quotidien sur TMC le 12 septembre avec l’essentiel de son équipe. Le Petit Journal n’était pas une émission confidentielle, il était en clair et dépassait 1,2 million de téléspectateurs. Confié à Cyrille Eldin, il tombe sous les 400 000 dès la rentrée suivante, et il est arrêté un an plus tard. Voilà un transfert d’audience que l’on peut mesurer, parce qu’il a laissé un trou béant derrière lui.
C’est précisément ce trou qui manque dans le cas de Nova. France Inter n’a perdu que 92 000 auditeurs sur un an. Il n’y a pas eu d’effondrement, pas de case sinistrée, rien qui ressemble à ce qu’a subi Canal+. En imaginant même que la totalité de ces déçus ait migré vers Nova, on couvrirait moins de 8 % de sa progression. Le transfert existe sans doute, il ne fait pas le compte, et il ne laisse aucune trace comparable.
Il faut donc chercher ailleurs, et d’abord hors du poste de radio.
Nova répète qu’elle réalise ces scores avec seulement 32 émetteurs FM, quand France Inter en aligne 690 et RTL 270. L’argument est exact, il vient de la station, et il est devenu largement inopérant. Car « La dernière » a démarré le 8 septembre 2024, et dès le mois suivant elle était le podcast le plus téléchargé de France selon l’ACPM, avec plus de deux millions de téléchargements dans le monde, dont 1,7 million en France, sur 49 épisodes. À l’époque, l’émission rassemblait 540 000 auditeurs le dimanche à l’antenne. Le différé pesait déjà plus lourd que le direct. En mai 2026, le même podcast approche 2,7 millions de téléchargements mensuels, quatre fois plus que son premier poursuivant.
En deux mois, le podcast avait comblé ce que la FM refusait. Nova n’a pas gagné cette bataille malgré ses 32 émetteurs, elle l’a gagnée en s’en passant.
On objectera qu’elle dispose aussi de 152 émetteurs DAB+, ce qui est vrai. Mais si le DAB+ couvre désormais près de 75 % de la population, son usage reste minoritaire, sa notoriété faible, et Médiamétrie ne publie pas de ventilation fine de l’écoute par mode de réception. Le DAB+ est une promesse de couverture, il n’est pas encore une audience. Le podcast, lui, est certifié.
Le reste du gisement est nettement moins romanesque. NRJ perd 456 000 auditeurs, RTL2 en perd 213 000, Nostalgie 196 000, Fun Radio 115 000. La famille musicale gagne 600 000 auditeurs au total, Nova en gagne le double à elle seule. Traduction, Nova ne prend pas ses auditeurs à France Inter, elle les prend aux musicales fatiguées.
Ce qui relativise sérieusement le récit de la bataille culturelle. On n’assiste pas à un basculement politique de l’écoute, on assiste à une redistribution à l’intérieur d’un segment musical en fin de cycle, accélérée par une notoriété fabriquée ailleurs et diffusée partout.
Ce mérite n’est pas mince, et il a un responsable. Matthieu Pigasse, président de Combat Media, revendique sa ligne sans détour, il l’a redit devant la commission d’enquête du Sénat le 11 juin. Et c’est bien lui, selon Meurice, qui est à l’origine de « La dernière ». Rare, un actionnaire qui ne découvre pas sa grille dans le journal du lendemain.
Restent deux précautions, celles qu’on oublie volontiers quand une histoire est bien racontée.
La station revendique deux millions d’abonnés sur les réseaux sociaux et plus de cinquante millions de vues vidéo mensuelles. Les vues ne sont pas des personnes, les abonnés ne sont pas des auditeurs, et aucun de ces chiffres n’est certifié par un tiers, contrairement aux téléchargements.
Vient enfin la question qui fâche, qui paie. Pigasse assure devant les sénateurs que son modèle est rentable, le groupe Combat affiche 149 millions d’euros de chiffre d’affaires. On aimerait tout de même connaître les recettes publicitaires de l’antenne, ce que rapportent réellement podcasts et vidéos, et ce que coûte une émission enregistrée chaque semaine en public dans un théâtre parisien. Tant que ces lignes manquent, cinquante millions de vues restent une belle annonce, pas un compte de résultat.
Quant à Europe 1, qu’on cite volontiers comme la preuve symétrique qu’une ligne assumée paie, elle stagne, 4 000 auditeurs de plus sur un an et une part d’audience en recul. La recette n’est donc pas si magique.
Il reste une leçon, et elle est utile. Pendant que le secteur compte ses émetteurs, une station a compris que l’auditeur se moque désormais du chemin emprunté. Une hirondelle ne fait pas le printemps. Elle prouve au moins que le ciel n’est pas fermé.
