Une vidéo de 1 minute 32, plus de 650 000 vues, et une durée moyenne de visionnage de 30 secondes. Assez pour se faire une opinion, pas pour entendre la fin de la démonstration. Réflexion sur une époque qui commente d’abord et écoute ensuite, et sur ce qu’elle change pour ceux dont le métier consiste à expliquer.
Trente secondes pour comprendre, quarante-cinq minutes pour commenter
Un ami m’a dit récemment : intéressant tes articles mais c’est trop long. La plupart des gens ne vont pas jusqu’au bout
Quand on écrit des chroniques dont le but est précisément d’expliquer, le compliment est un peu traître.
C’est comme dire à un cuisinier que son repas était délicieux, mais qu’il faudrait maintenant le faire tenir dans une chips.
Dans Amadeus, l’empereur Joseph II reproche à Mozart d’avoir mis trop de notes.
Mozart lui répond qu’il y en a exactement le nombre nécessaire.
Je me reconnais assez dans cette conversation, à la modestie près.
Mon ami me conseillait donc de faire court sur Facebook et de réserver les versions longues à mon site.
Et puis Nicolas Demorand lui a donné raison sans le savoir.
Dans « Recto Verso », il raconte avoir publié sur Instagram un extrait de son émission avec une philosophe.
Pas exactement un chat qui tombe d’un canapé.
Résultat, plus de 650 000 vues et près de 2 000 commentaires.
La vidéo durait 1 minute 32.
La durée moyenne de visionnage était de 30 secondes.
Trente secondes.
Assez pour se forger une opinion. Pas assez pour entendre la fin de la démonstration.
Nous vivons donc une époque formidable, où l’on peut commenter un raisonnement avant que celui qui le tient ait fini sa phrase.
Sur les réseaux sociaux, on ne lit plus pour comprendre.
On lit juste assez longtemps pour savoir si l’on est d’accord.
Ensuite on commente, et de préférence vigoureusement.
C’est évidemment ennuyeux quand on exerce un métier qui consiste à expliquer.
Parce qu’expliquer prend du temps.
Pas une heure. Mais rarement trente secondes.
Essayez d’expliquer la chronologie des médias en trente secondes.
Au bout de trente secondes, vous en êtes encore à expliquer pourquoi elle existe.
Au bout d’une minute, votre interlocuteur a déjà commenté.
Essayez d’expliquer pourquoi une chaîne gagne un point d’audience. C’est difficile.
Dans un colloque, celui qui vient défendre une idée dispose de dix minutes, parfois de vingt. On discute ensuite.
Les réseaux sociaux ont inventé une méthode nettement plus efficace.
On discute d’abord.
Et si l’on a vraiment un moment, on regarde ensuite ce que la personne avait à dire.
Alors oui, mon ami a raison, mais pas tout à fait comme il le croit.
Il ne faut pas raccourcir la chronique.
Il faut raccourcir la porte d’entrée.
Facebook devient la bande-annonce. Le site, le film.
Quelques lignes pour donner envie, une idée forte, une question, une petite provocation si nécessaire.
Et la version complète sur surpin.fr, pour ceux qui veulent réellement comprendre.
Car du temps, nous en avons.
Nous enchaînons six épisodes d’une série dans la même soirée.
Nous écoutons des podcasts de deux heures.
Nous passons quarante-cinq minutes à lire les commentaires d’une vidéo que nous avons regardée trente secondes.
Le problème n’est donc pas que le temps ait disparu.
C’est que nous sommes devenus d’une exigence redoutable au moment de décider à qui nous l’accordons.
Je vais donc continuer à écrire des chroniques de trois ou quatre minutes.
Parce qu’une idée un peu complexe mérite mieux qu’un slogan.
Et parce que, comme Mozart devant son empereur, j’ai parfois envie de répondre que ce ne sont pas trop de mots, ce sont simplement ceux qu’il faut.
Mais sur Facebook, je vais faire plus court.
Il me restera juste à expliquer en trente secondes pourquoi il faut m’écouter pendant quatre minutes.
