Entretien émouvant sur France Inter
Sonia Devillers, un piano volé et une histoire qui résonne avec la sienne
Sonia Devillers, le piano perdu qui réveille l’histoire de sa famille
Il y a dans la voix et le récit de Sonia Devillers quelque chose qui dépasse l’enquête historique.
Invitée ce jeudi 20 août sur France Inter, à une semaine de la parution de Le Fabuleux piano chez Robert Laffont, la journaliste raconte le destin d’un piano volé à une famille juive par les nazis.
Mais derrière ce piano disparu, c’est aussi une partie de sa propre histoire familiale qui resurgit.
Le livre part d’un Érard appartenant à la famille Enoch, célèbre famille d’éditeurs de musique. Le piano se trouvait au 164 rue de Courcelles, à Paris, lorsqu’il fut saisi en 1943. Il n’a jamais été retrouvé.
Son histoire s’inscrit dans une spoliation d’une tout autre ampleur.
Sous l’Occupation, les nazis ont vidé des dizaines de milliers de logements juifs. Meubles, œuvres d’art, livres, partitions et instruments étaient confisqués et expédiés vers le Reich.
Environ 8 000 pianos auraient ainsi été spoliés en France.
Ce n’était pas simplement, comme le résume le titre de France Inter, un « gigantesque trafic », mais une entreprise de pillage organisée.
Mais si Sonia Devillers s’attache aujourd’hui à ce piano, ce n’est pas par hasard.
Elle connaît intimement ce que peut représenter un instrument abandonné lors d’un exil forcé.
Sa famille maternelle, juive roumaine, a quitté la Roumanie communiste en 1961.
Sonia Devillers en avait raconté l’histoire dans Les Exportés. Sa mère, sa tante, ses grands-parents et son arrière-grand-mère avaient fait l’objet d’un système stupéfiant mis en place par le régime roumain : des Juifs candidats au départ étaient monnayés, et parfois littéralement échangés contre du matériel agricole et du bétail.
Sonia Devillers a elle-même résumé cette histoire par cette formule : « ma famille juive de Roumanie a été échangée contre du bétail ».
En partant, les siens ont laissé derrière eux une vie et notamment un piano remarquable auquel sa grand-mère restera attachée toute son existence.
Le Mémorial de la Shoah souligne précisément ce parallèle dans la présentation du nouveau livre : Sonia Devillers mêle l’histoire du piano spolié des Enoch à celle de sa propre famille, qui « en fuyant la Roumanie communiste, a laissé derrière elle un piano remarquable que sa grand-mère n’a jamais pu oublier ».
C’est probablement là que Le Fabuleux piano prend toute sa force.
Sonia Devillers ne découvre pas aujourd’hui l’existence des milliers de pianos volés aux Juifs.
Elle avait d’ailleurs déjà abordé cette spoliation sur France Inter.
Elle raconte ce que signifie perdre un objet lorsque cet objet devient le dernier témoin matériel d’un monde disparu.
Le piano des Enoch et celui de sa grand-mère ne sont pas les mêmes, les régimes qui les ont fait disparaître non plus.
Mais ils racontent tous deux l’exil, la dépossession et ce que les générations suivantes tentent de retrouver.
L’émotion qui affleure dans ce récit devient alors compréhensible : en cherchant le piano d’une autre famille juive, Sonia Devillers finit nécessairement par retrouver quelque chose de la sienne.
Cette plongée dans l’histoire n’est d’ailleurs pas étrangère à son environnement personnel.
Son compagnon, Philippe Collin, autre voix de France Inter, s’est imposé ces dernières années comme l’un des grands passeurs d’histoire auprès du grand public, avec ses séries documentaires et podcasts historiques, mais aussi ses livres à succès.
Là encore, il ne faut pas lui attribuer un rôle dans l’ouvrage de Sonia Devillers, mais l’histoire du XXe siècle, l’Occupation et la mémoire sont manifestement très présentes dans leur univers intellectuel.
Enfin, l’entretien intervient à un moment particulier. Sonia Devillers retrouvera dès la semaine prochaine l’antenne régulière de France Inter avec la rentrée de la matinale, quelques jours seulement avant la sortie de son livre, prévue le 27 août.
Le Fabuleux piano est donc beaucoup plus qu’une enquête sur un instrument disparu.
C’est la rencontre entre la grande Histoire et deux histoires familiales.
Et, pour Sonia Devillers, un livre sur la spoliation qui finit aussi par devenir un livre sur l’héritage, la mémoire et sa propre famille.
Cette rentrée prend désormais une autre dimension pour Sonia Devillers. Le Fabuleux piano figure dans la première sélection du prix Goncourt 2026, dévoilée le 2 septembre par l’Académie Goncourt. Seize romans ont été retenus à ce stade. Une reconnaissance littéraire importante pour ce récit très personnel, où l’histoire d’un piano spolié à une famille juive sous l’Occupation finit par entrer en résonance avec celle de sa propre famille. Le prix sera attribué le 3 novembre.
Ecoutez l’entretien de Sonia Devillers sur France Inter
Info mise à jour le 3 septembre 2026
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