
Pour réaliser près de 4 millions d’euros d’économies par an, Radio France a profondément remanié son réseau FM.
Derrière cette réorganisation technique se cache un véritable changement de stratégie : réduction du réseau de France Musique, disparition de Mouv’ des ondes, renforcement de franceinfo et d’ICI, développement du DAB+ et de l’écoute numérique.
Radio France fait jouer France Musique en sourdine
Une évolution logique sur le papier, mais qui suscite déjà de nombreuses interrogations chez les auditeurs et rappelle le précédent suisse, où une transition similaire a entraîné une forte baisse d’audience du service public.
Sur le papier, il ne s’agit que d’un changement de fréquences. Dans les faits, c’est sans doute l’une des plus importantes réorganisations du réseau FM de Radio France depuis des décennies.
Derrière cette réforme se cachent deux objectifs : réaliser des économies et préparer l’avenir de la radio en accélérant la transition vers le DAB+ et l’écoute sur Internet.

La première raison est financière.
Comme France Télévisions, Radio France doit réduire ses dépenses. Son budget rectificatif pour 2025 intègre une baisse de 23,9 millions d’euros par rapport à la trajectoire prévue dans le Contrat d’objectifs et de moyens. Cette diminution résulte principalement de la suppression des 15 millions d’euros du Programme incitatif de transformation, auxquels s’ajoutent plusieurs mesures fiscales et sociales qui augmentent les charges de l’entreprise.
Pour absorber ce choc budgétaire, Radio France agit sur plusieurs leviers : maîtrise de la masse salariale, réduction des dépenses de fonctionnement, développement des ressources propres… mais aussi baisse des coûts de diffusion.
C’est dans ce contexte qu’a été décidée une profonde réorganisation du réseau FM.

Première conséquence : la disparition de Mouv’ de la diffusion hertzienne.
Déjà transformée depuis plusieurs mois en simple flux musical, la station abandonne la FM comme le DAB+ pour devenir exclusivement une webradio. Les 31 fréquences FM qu’elle occupait, principalement dans les grandes agglomérations, sont restituées à l’Arcom, qui les remet progressivement en appel à candidatures pour les radios privées.
En revanche, la place libérée sur le DAB+ ne restera pas vide. Radio France y diffusera désormais Mon Petit France Inter, une radio destinée aux enfants qui propose histoires, chansons, documentaires, jeux et contenus éducatifs. Une initiative qui devrait séduire les familles, notamment lors des trajets en voiture. Mais elle ne répond évidemment pas aux attentes des anciens auditeurs de Mouv’, qui perdent une station destinée aux jeunes adultes.
Le changement le plus spectaculaire concerne toutefois France Musique.
La station voit sa couverture FM passer officiellement de 93 % à 70 % de la population.
Pour Radio France, cette baisse est largement compensée par le développement du DAB+, aujourd’hui accessible à près de 80 % des Français.

Sur le papier, l’argument paraît convaincant.
Dans la réalité, il est plus nuancé.
Le réseau FM de France Musique passe d’environ 400 fréquences à environ 140.
Une partie importante des auditeurs basculera naturellement vers le DAB+ ou vers l’écoute sur Internet. Mais tous ne pourront pas le faire.
Le DAB+ poursuit son déploiement, sans couvrir encore l’ensemble du territoire. Même dans les zones desservies, la réception reste parfois plus délicate qu’en FM, notamment à l’intérieur des bâtiments. Le numérique offre une qualité sonore remarquable lorsque le signal est suffisant, mais il supporte mal les faibles niveaux de réception : soit cela fonctionne parfaitement, soit le son disparaît. La FM, elle, se dégrade progressivement avec du souffle mais reste souvent écoutable.
La situation est comparable dans les automobiles.
Depuis décembre 2020, tous les véhicules neufs commercialisés en Europe doivent être équipés d’un récepteur DAB+. Mais le renouvellement du parc est lent et une majorité des voitures en circulation n’en disposent toujours pas. Des adaptateurs existent, mais ils représentent un coût supplémentaire et leur installation n’est pas toujours simple.
Autre aspect souvent méconnu : la réforme ne consiste pas seulement à supprimer des fréquences.

Selon le recensement réalisé par Radioscope, 81 fréquences de France Musique et de franceinfo ont été échangées, auxquelles s’ajoute une fréquence transférée au réseau ICI.
Autrement dit, dans de nombreuses villes, France Musique continue bien d’émettre en FM, mais pas forcément sur une fréquence offrant les mêmes performances.
Certaines fréquences récupérées sont moins puissantes ou étaient historiquement destinées à une diffusion parlée en mono. Utilisées désormais pour de la musique en stéréo, elles peuvent offrir une qualité de réception moins satisfaisante.
Dans le même temps, franceinfo renforce fortement sa présence en FM, sa couverture passant de 80 % à 93 % de la population. Le réseau ICI progresse lui aussi, de 88 % à 95 %.
Ce choix répond à une logique parfaitement assumée.
En cas de catastrophe naturelle, de crise majeure ou de conflit, les radios d’information nationales et locales constituent un outil essentiel de continuité de l’information. L’exemple de l’Ukraine a montré combien la radio pouvait redevenir un média stratégique lorsque d’autres infrastructures étaient fragilisées.
Il est donc logique que Radio France ait choisi de renforcer en priorité franceinfo et ICI.
La question est ailleurs.
Fallait-il pour autant réduire aussi fortement le réseau FM de France Musique ?

C’est là que commence le véritable débat.
Car France Musique n’est pas une station en difficulté. Bien au contraire. Son audience progresse régulièrement et la qualité de ses programmes est largement reconnue, qu’il s’agisse de musique classique, de jazz, de concerts ou de créations originales.
Le paradoxe est donc évident : alors que la station gagne des auditeurs, c’est elle qui supporte l’essentiel des économies réalisées sur la diffusion.
Depuis la mise en œuvre de la réforme, les réactions se multiplient.
Certains auditeurs ne reçoivent plus correctement la station. D’autres ignorent qu’elle a changé de fréquence. D’autres encore découvrent que leur poste de radio ou leur voiture ne permettent pas de recevoir le DAB+.
Le Canard enchaîné résumait récemment bien la situation : les premiers pénalisés sont souvent les auditeurs les plus âgés ou ceux qui utilisent encore un simple récepteur FM.
Plusieurs personnalités du monde musical ont également dénoncé cette réduction du réseau, estimant qu’elle affaiblit l’accès à la musique classique et, plus largement, au service public culturel.
Au fond, Radio France fait un pari.
Celui d’accélérer la transition vers les modes d’écoute numériques. Le DAB+ et Internet sont clairement présentés comme les technologies de demain, tandis que la FM est appelée, à terme, à devenir secondaire.
Cette stratégie est cohérente. La radio évolue depuis plusieurs années. L’écoute sur smartphone, sur enceinte connectée ou en voiture progresse régulièrement. Le DAB+ poursuit son déploiement. Il est logique que Radio France prépare l’avenir.
Mais une stratégie peut être juste… tout en arrivant trop tôt.
Les habitudes d’écoute évoluent beaucoup plus lentement que les technologies.
Des millions de Français utilisent encore chaque jour un simple poste FM dans leur cuisine, leur atelier, leur résidence secondaire ou leur voiture. Pour eux, changer de mode de réception n’a rien d’automatique.

L’expérience suisse mérite donc toute notre attention.
Pour réduire ses coûts de diffusion, la SSR avait choisi de couper la FM alors que les radios privées continuaient à émettre.
Le résultat a été rapide.
Le service public a perdu six points de part de marché, passant de 59 % à 53 %. La pénétration quotidienne a reculé d’environ 14 % au niveau national, avec des baisses pouvant atteindre 27 % dans certaines régions linguistiques.
Fait intéressant, l’écoute globale de la radio est, elle, restée pratiquement stable.
Les auditeurs n’ont donc pas abandonné la radio. Une partie s’est simplement reportée vers les stations privées restées en FM, tandis qu’une autre n’avait pas encore adopté les modes de réception numériques.
Face à ces résultats, la SSR a finalement décidé de réactiver une partie de son réseau FM.
Cette décision ouvre toutefois un autre débat : comment financer ce retour alors que les économies recherchées restent nécessaires ? Sans nouvelles ressources, notamment une augmentation de la redevance, il faudra bien trouver d’autres économies, avec le risque qu’elles portent cette fois sur les programmes.
La France connaîtra-t-elle le même scénario ?
Personne ne peut aujourd’hui l’affirmer.
Les prochaines mesures de Médiamétrie permettront d’observer l’évolution des audiences. Les chiffres de l’ACPM montreront également si une partie des auditeurs s’est reportée vers l’écoute sur Internet.
Pour autant, cette réforme dépasse largement la seule question des fréquences.
Elle marque une évolution profonde de la stratégie de Radio France.
La FM est désormais concentrée sur les antennes jugées prioritaires pour leurs missions d’information et de sécurité civile, tandis que les autres chaînes sont progressivement invitées à basculer vers les modes de diffusion numériques.

Pour conclure, je voudrais revenir sur un échange qui m’a marqué.
En juin dernier, lors des Assises de la radio organisées par l’Arcom, j’ai interrogé Sibyle Veil.
Les radios privées reprochaient alors à Radio France de pouvoir réorganiser ses fréquences en interne sans remise en concurrence par l’Arcom. Au cours de mon intervention, j’ai rappelé que, d’après les communiqués publiés par Radio France, cette réforme semblait ne concerner que des fréquences secondaires et que le développement du DAB+ devait largement compenser la réduction du réseau FM de France Musique.
Sa réponse, que j’ai trouvée assez hésitante, m’a laissé le sentiment que Radio France savait déjà que cette réorganisation serait beaucoup plus sensible et plus difficile à faire accepter que ne le laissaient entendre les premières annonces.
Quelques semaines plus tard, les nombreuses réactions des auditeurs semblent montrer que cette intuition n’était peut-être pas infondée.
Au fond, cette réforme pose une question très simple.
Faut-il accélérer la transition vers les usages numériques au risque de perdre une partie des auditeurs, ou attendre que les auditeurs soient réellement prêts à franchir le pas ?
Radio France a choisi la première option.
Les prochains chiffres d’audience diront si ce pari était le bon.
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