France Télévisions va réduire de 20 % ses investissements dans le cinéma en 2027. TF1 et M6 ont déjà diminué les leurs, tandis que Canal+, premier financeur parmi les diffuseurs, menace de revoir ses engagements si la TVA augmente. Les séries résistent mieux, mais peuvent-elles réellement compenser le recul du financement des films ?
À force de critiquer le service public, de dénoncer son coût et de réclamer des économies, on finit par obtenir des résultats. Mais pas nécessairement ceux que l’on espérait.
Les organisations professionnelles du cinéma redoutent une baisse d’environ 20 % des investissements de France Télévisions dans les films en 2027.
Ce n’est pas encore une décision officiellement annoncée par le groupe, mais une conséquence possible des restrictions budgétaires qui lui sont imposées.
France Télévisions pourrait devoir réaliser 90 millions d’euros d’économies en 2027, en raison notamment d’une réduction envisagée de 47 millions d’euros de sa dotation publique et d’un recul attendu de ses recettes publicitaires.
Et lorsque le premier groupe audiovisuel public français réduit ses dépenses, les conséquences ne se limitent pas à ses programmes ou à son fonctionnement.
Elles touchent également ceux qui produisent les films.
Car les chaînes jouent un rôle essentiel dans le financement du cinéma français. Leurs engagements permettent souvent de boucler les budgets avant même le début des tournages.
France Télévisions n’est d’ailleurs pas la seule à réduire la voilure.
Selon le CNC, en 2025, les investissements dans les films d’initiative française ont reculé de 33 % chez TF1, de près de 27 % chez M6 et de près de 14 % chez Canal+.
France Télévisions a également légèrement réduit les siens, de 2,2 %, à 58,9 millions d’euros. Les investissements du service public sont donc restés relativement stables, contrairement à ceux des groupes privés.
Reste Canal+, qui demeure, de très loin, le premier financeur du cinéma français parmi les diffuseurs.
Le groupe a signé en juillet dernier un accord prévoyant 980 millions d’euros d’investissements dans le cinéma français et européen entre 2028 et 2032, soit 196 millions par an en moyenne.
Un engagement considérable, mais désormais suspendu à une question fiscale.
Le projet de budget 2027 prévoyait en effet de supprimer le taux réduit de TVA de 10 % applicable aux abonnements de télévision, ce qui aurait entraîné son passage à 20 %.
Maxime Saada, le patron de Canal+, a immédiatement prévenu qu’une telle mesure remettrait en cause l’accord conclu avec les professionnels du cinéma.
Il a confirmé que le maintien du taux réduit constituait une condition de cet accord et évoqué la possibilité de financer moitié moins de films, voire trois quarts de moins.
Les députés ont supprimé la disposition fiscale le 2 novembre, mais le rejet de la première partie du budget deux jours plus tard ne règle pas définitivement la question. La suite de la procédure parlementaire reste donc déterminante.
Le cinéma français pourrait ainsi se retrouver confronté à une double difficulté : une réduction des financements publics et une remise en cause possible des engagements de son principal partenaire privé.
Pour autant, il faut nuancer ce tableau.
Car les investissements dans la création française ne diminuent pas partout.
En 2025, TF1 a augmenté de 9,1 % ses investissements dans la fiction audiovisuelle aidée, à 232,5 millions d’euros. M6 les a fait progresser de 38,5 %, à 54,6 millions. France Télévisions a également renforcé les siens, à 253,7 millions d’euros, en hausse de 2,3 %.
Les groupes audiovisuels ne se désengagent donc pas nécessairement de la création française. Ils adaptent leurs investissements aux besoins de leurs chaînes et de leurs plateformes.
Une série à succès permet de fidéliser le public, d’alimenter les services numériques et parfois de générer des recettes internationales.
Mais une série n’est pas un film de cinéma.
Les circuits de financement, les conditions d’exploitation et les obligations réglementaires ne sont pas les mêmes. Les investissements supplémentaires dans la fiction télévisée ne compensent donc pas automatiquement les financements perdus par les films destinés aux salles.
Les professionnels du cinéma s’en inquiètent d’ailleurs ouvertement.
À l’occasion des Rencontres cinématographiques de L’ARP, plusieurs organisations de producteurs et de réalisateurs ont présenté un manifeste proposant douze priorités pour l’avenir du cinéma français.
Elles demandent notamment que le cinéma soit reconnu comme un actif stratégique pour la France et l’Europe, que les ressources du CNC soient préservées et que les obligations d’investissement des diffuseurs et des plateformes soient renforcées.
Leurs revendications méritent naturellement d’être discutées, car ces organisations défendent aussi les intérêts économiques de leur profession.
Mais une contradiction demeure.
Depuis des années, les responsables politiques expliquent qu’il faut défendre l’exception culturelle française et préserver notre souveraineté audiovisuelle face aux grandes plateformes internationales.
Dans le même temps, les contraintes budgétaires et les projets fiscaux peuvent fragiliser les principaux financeurs de cette création.
On peut évidemment discuter de la gestion de France Télévisions, de ses dépenses, de ses effectifs et de son organisation. Le service public n’a pas vocation à échapper aux critiques ni aux efforts budgétaires.
Mais il existe une différence entre demander une meilleure gestion et affaiblir les missions que l’on confie à un groupe public.
France Télévisions doit aussi soutenir les nouveaux talents et des œuvres qui ne trouveraient pas nécessairement leur financement auprès d’acteurs exclusivement commerciaux.
C’est précisément une partie de sa raison d’être.
À force de réclamer des économies au service public et de chercher de nouvelles recettes fiscales auprès des groupes privés, on risque de fragiliser le modèle français de financement du cinéma.
Et il ne faudra pas s’étonner si, dans quelques années, les mêmes responsables politiques s’inquiètent du manque de moyens de notre production cinématographique.
Il sera alors toujours possible de créer une commission parlementaire pour comprendre ce qui s’est passé.
