Plus de 700 000 signatures pour réclamer la fermeture de CNews. Une mobilisation qui relance le débat sur la responsabilité des médias et l’efficacité de l’Arcom. Mais dans une démocratie, une pétition peut-elle décider de la disparition d’une chaîne de télévision ?
Plus de 700 000 personnes ont signé une pétition sur le site de l’Assemblée nationale pour demander la fermeture de CNews.
Lancée par un particulier, Lucas Massoni, elle accuse la chaîne de Vincent Bolloré de multiplier les propos discriminatoires, de diffuser de fausses informations et de ne pas respecter ses obligations.
Son auteur estime que l’Arcom ne fait pas son travail.
Mais depuis quand, dans une démocratie, une pétition peut-elle décider de la fermeture d’un média ? Certains répondront que c’est justement cela, la démocratie. Le peuple s’exprime, il faut l’écouter.
L’écouter, certainement. Lui obéir automatiquement, certainement pas. Une démocratie, ce n’est pas seulement la loi du nombre. Ce sont aussi des lois, des juges et des institutions indépendantes chargées de protéger les libertés.
Il faut néanmoins prendre au sérieux les critiques. Après l’attentat raciste de Trappes, le député LFI Aurélien Saintoul vient de publier une tribune dans Le Monde dénonçant l’inaction de l’Arcom face aux discours stigmatisants diffusés depuis des années. Il cite CNews, mais aussi BFMTV, LCI, RMC et France Inter.
La responsabilité des médias dans la banalisation de certains discours mérite évidemment d’être interrogée. Mais attention à ne pas confondre influence possible et responsabilité directe. Rien ne permet d’établir que les émissions citées ont provoqué cet attentat.
Et surtout, le problème dépasse largement CNews. Aujourd’hui, quel média échappe aux critiques ?
Sur le service public, certains reprochent aux journalistes de malmener leurs invités politiques mais une interview consiste-t-elle à laisser un responsable dérouler tranquillement son discours, ou à lui poser des questions et, si nécessaire, à le contredire ?
À l’inverse, d’autres journalistes sont accusés de laisser passer des déclarations ou des statistiques contestables sans réagir.
Chacun juge les médias, souvent à travers ses propres convictions.
Et l’Arcom ? Pour les uns, elle est trop sévère. Pour les autres, beaucoup trop indulgente.
Certains rappellent qu’elle a bien fermé C8. C’est inexact. L’Arcom a refusé de renouveler son autorisation TNT, notamment en raison de ses nombreux manquements et de sa situation économique. Une décision validée par le Conseil d’État. C8 avait accumulé 805 millions d’euros de pertes.
Son propriétaire a donc pu mettre fin à une activité lourdement déficitaire tout en dénonçant le régulateur mais rien ne l’obligeait à faire disparaître complètement la chaîne. Elle pouvait continuer sur d’autres supports.
Pour CNews, la situation est différente. La chaine est à peu près équilibrée, financièrement parlant (!) Son autorisation TNT court jusqu’en août 2035. Pour la retirer avant cette date, il faut respecter une procédure légale.
Et contrairement à ce qu’affirment certains de ses détracteurs, l’Arcom n’est pas inactive.
En juin dernier, elle a mis CNews en demeure pour un déséquilibre manifeste et durable dans l’expression des courants de pensée et d’opinion.
Et ce mardi 3 novembre, son président Martin Ajdari a répondu aux accusations concernant la responsabilité des médias dans l’attentat raciste de Trappes.
Il rappelle que ce n’est pas à l’Arcom de déterminer une éventuelle responsabilité des chaînes dans cet attentat.
Son rôle est de vérifier qu’elles respectent leurs obligations légales, pas de se substituer aux enquêteurs, aux juges ou au débat politique.
On peut discuter de la sévérité de ses interventions. On peut trouver ses sanctions insuffisantes.
Mais l’Arcom doit agir sur des faits établis, dans le cadre de la loi, et non en fonction de l’émotion ou de la pression politique.
C’est précisément pour cela qu’elle est indépendante.
C’est cela, l’État de droit.
Et même privée de TNT, CNews pourrait continuer à diffuser sur d’autres supports, dans le respect de la loi.
Alors, poussons le raisonnement jusqu’au bout. Pourquoi ne pas organiser un référendum pour décider si CNews doit continuer à exister ? Et demain, un autre sur France Télévisions, BFMTV ou une radio qui déplaît à une partie de la population ?
À quelques mois de la présidentielle, imagine-t-on sérieusement fermer une grande chaîne d’information sous la pression d’une pétition ?
Ce serait un précédent considérable.
Cela ne signifie évidemment pas que CNews doit bénéficier d’une quelconque immunité. Si elle enfreint la loi, elle doit être sanctionnée. Et si l’Arcom manque de moyens ou de fermeté, le Parlement peut modifier la législation.
C’est son rôle.
Mais ce n’est pas à l’Assemblée nationale de décider individuellement de la disparition d’un média.
La pétition est légitime. Elle peut provoquer un débat, demander des comptes et réclamer des sanctions.
Mais réclamer n’est pas décider. La liberté de la presse, ce n’est pas seulement défendre les journalistes que l’on apprécie. C’est aussi défendre le droit d’exister des médias que l’on critique, tout en exigeant qu’ils respectent la loi.
Car si l’on commence à fermer les médias en fonction du nombre de personnes qui les détestent, il risque de ne plus en rester beaucoup.
Et ceux qui réclament aujourd’hui la fermeture de CNews pourraient bien être les premiers à protester lorsque d’autres demanderont demain celle de leur média préféré.
Question subsidiaire : ceux qui demandent la fermeture de CNews ont ils des médias préférés ?
