Le Point publie une tribune d’Henri Astier, journaliste passé trente ans par la BBC, qui regarde l’affaire Charles Sapin à France Inter depuis l’autre côté de la Manche.
L’exercice est intéressant. Un regard extérieur permet parfois de voir ce que l’on ne remarque plus chez soi. Mais trente ans à la BBC ne suffisent pas forcément à transformer la maison britannique en modèle universel du service public.
Henri Astier adresse trois critiques principales à France Inter.
La première concerne le poids des syndicats dans les choix éditoriaux. France Inter avait recruté Charles Sapin, rédacteur en chef adjoint de Valeurs actuelles, au nom du pluralisme. Des syndicats et une partie des salariés se sont opposés à sa présence, une grève de deux jours a été organisée et son éditorial hebdomadaire a finalement disparu.
La question est difficile à éviter. Dans un média public, qui décide de la ligne éditoriale ? La direction, la rédaction, ou ceux qui disposent d’un rapport de force suffisamment efficace pour obtenir que la direction change d’avis ?
Deuxième critique, le pluralisme.
En France, on cherche largement l’équilibre en faisant entendre différentes sensibilités. À la BBC, on préfère parler de « due impartiality ». Les journalistes d’information y sont soumis à des règles plus strictes concernant l’expression de leurs convictions personnelles.
La différence est réelle. Mais la BBC n’interdit évidemment pas les opinions. Elle les encadre davantage et sépare plus nettement information, analyse et commentaire.
Troisième critique, l’humour au milieu de l’information.
France Inter mélange volontiers journaux, interviews politiques, chroniques et billets humoristiques. Pour Henri Astier, même avec des humoristes parfaitement répartis entre droite et gauche, ce mélange brouillerait la neutralité de l’ensemble.
Son exemple est efficace. Il est parfois difficile de prendre très au sérieux un sujet sur la dette publique quelques secondes après que tout le studio a ri d’une plaisanterie visant le ministre des Finances. À la BBC, satire et information sont davantage séparées.
Sur ces trois sujets, Henri Astier pose de vraies questions.
Mais lorsqu’on vient donner quelques leçons depuis Londres, mieux vaut aussi vérifier que le modèle présenté en référence est aussi impeccable qu’annoncé.
Ce n’est pas tout à fait le cas.
Henri Astier affirme par exemple qu’en Grande-Bretagne une grève ne peut porter que sur les salaires ou les conditions de travail.
C’est trop simple.
Le droit britannique couvre également les conflits concernant les licenciements, la discipline, l’organisation du travail ou les droits syndicaux. Son raisonnement de fond reste valable concernant les grèves purement politiques.
Mais la démonstration perd déjà un peu de sa belle simplicité. Quant à la BBC, elle n’est pas exactement cette citadelle de l’impartialité à laquelle la France devrait rêver de ressembler. Elle connaît elle aussi accusations de biais, controverses éditoriales et crises de confiance.
En novembre 2025, son directeur général Tim Davie a démissionné en pleine polémique autour du montage contesté d’un discours de Donald Trump dans Panorama.
Cela ne rend évidemment pas le modèle britannique mauvais. Cela le rend simplement britannique, donc humain, imparfait et beaucoup moins pratique à utiliser comme règle graduée pour mesurer France Inter.
C’est finalement tout le paradoxe de cette tribune du Point. Henri Astier a raison de regarder France Inter depuis Londres.
Cela permet de poser des questions que le petit monde de l’audiovisuel public français n’aime pas toujours entendre Mais observer nos défauts depuis la BBC ne transforme pas automatiquement la BBC en solution.
Le regard extérieur est utile. La leçon venue d’ailleurs l’est un peu moins lorsqu’elle commence par oublier les défauts de chez soi.
Avant de tendre un miroir à France Inter, il aurait peut-être fallu passer un coup de chiffon sur celui de la BBC.
