Un roman très remarqué soupçonné d’avoir été écrit avec l’aide de l’IA, des critiques séduits avant même de le savoir, et une question désormais impossible à éviter : où s’arrête l’outil et où commence l’auteur ?
Car si l’intelligence artificielle peut améliorer, structurer et parfois même surprendre, celui qui la guide reste-t-il pour autant le véritable créateur ?
On savait que la question finirait par se poser. On ne pensait simplement pas que ce serait aussi rapide.
Un roman très remarqué de la rentrée littéraire est soupçonné d’avoir été écrit, au moins en partie, avec une intelligence artificielle. L’auteur le nie.
Mais l’affaire est intéressante parce que ce livre avait auparavant été très apprécié par la critique, récompensé et sélectionné pour plusieurs grands prix littéraires.
Autrement dit, avant que l’on se demande comment il avait été écrit, beaucoup l’avaient trouvé très bon. Et surtout très original.
Car justement, ce roman n’a pas été salué pour une écriture banale ou formatée. On a remarqué sa langue particulière, métissée, créolisée, son rythme, sa singularité. Alors évidemment, tant que l’utilisation de l’intelligence artificielle n’est pas établie, il faut rester prudent.
Mais si elle l’était, ce serait encore plus intéressant. Parce que cela voudrait dire que l’IA n’a pas simplement fabriqué un texte moyen destiné à plaire au plus grand nombre. Elle aurait participé à la création d’un texte remarqué précisément pour son originalité.
Et cela change un peu la question.
Qui est alors l’auteur ? La machine ? Ou celui qui a réussi à la guider suffisamment précisément pour lui faire produire quelque chose de singulier ?
Ce débat ne concerne d’ailleurs pas seulement la littérature.
Dès 2022, aux États-Unis, une œuvre réalisée avec Midjourney avait remporté un prix artistique. Là aussi, on s’était demandé qui il fallait récompenser. L’homme qui avait imaginé le projet, formulé les instructions, sélectionné les images et retravaillé le résultat ? Ou le programme qui avait produit l’image ?
Peut-être faut-il surtout commencer à regarder l’intelligence artificielle comme ce qu’elle est aussi : un outil. Personne ne reproche à un architecte d’utiliser AutoCAD au lieu d’une règle et d’un crayon.
Le logiciel lui permet de transformer ses idées en plans. Évidemment, l’intelligence artificielle va beaucoup plus loin. Elle peut proposer, écrire, dessiner, restructurer et même apporter une idée à laquelle vous n’aviez pas pensé. Mais celui qui utilise l’outil peut rester celui qui dirige.
Je peux prendre mon propre exemple.
Pendant des années, j’ai écrit mes chroniques entièrement seul. À la main, si l’on peut dire. Enfin, à la main du clavier, avec Word.
Quand ChatGPT et les autres intelligences artificielles sont arrivés, je les ai d’abord utilisés pour améliorer mes textes. Parce que je sais parfaitement que je suis loin d’être parfait à l’écrit.
Aujourd’hui, je les utilise davantage.
Je choisis mon sujet. Je détermine mon angle. J’écris. L’IA examine mon texte. Comme elle sait que je suis journaliste, ce qui demande de la rigueur, elle me propose une autre formulation, une meilleure structure ou parfois une idée supplémentaire.
Je corrige. Je réoriente. Je garde certaines propositions et j’en élimine d’autres. Et nous recommençons jusqu’à ce que le texte corresponde à ce que je veux raconter.
Je sais évidemment ce que l’on va me répondre. Sans même ouvrir ici le dossier écologique, la question de sa fiabilité reste essentielle. Elle peut inventer une information avec une assurance impressionnante.
C’est précisément pour cela que je lui demande presque systématiquement de vérifier ce qu’elle avance. Et évidemment, cela ne me dispense pas de vérifier moi-même.
Je reste derrière.
Parce qu’au bout du compte, celui qui signe est aussi celui qui est responsable.
Un journaliste d’une radio m’a d’ailleurs dit récemment : « Ton IA s’est plantée, cette information est fausse. »
J’ai vérifié.
Et non.
L’information était vraie. Elle m’avait d’ailleurs été apportée de vive voix par… un informateur !
La bonne question n’est donc pas seulement de savoir si une information vient d’une intelligence artificielle. La bonne question est de savoir si elle est vraie.
Et il faut vérifier. Toujours.
Il y a enfin un autre élément troublant dans cette affaire. Plusieurs expériences ont montré que des lecteurs pouvaient préférer des textes écrits avec l’aide d’une intelligence artificielle à des textes réalisés sans elle. Peut-être parce que l’IA, nourrie d’une quantité gigantesque de textes, apprend aussi ce qui fonctionne. Les rythmes qui plaisent. Les formulations qui accrochent. Les structures qui retiennent notre attention.
Elle ne sait évidemment pas exactement ce que chacun d’entre nous va aimer. Mais elle sait de mieux en mieux reconnaître ce qui, statistiquement, a des chances de fonctionner.
Et c’est peut-être cela qui dérange le plus. Pas seulement qu’une machine puisse écrire. Mais qu’elle puisse parfois nous proposer un texte que nous trouvons meilleur.
Pour mes chroniques, je considère malgré tout que le texte final reste le mien. Ce sont mes sujets, mes idées, mes choix et mon analyse. Simplement, ils sont aujourd’hui probablement mieux structurés et mieux écrits.
Reste donc cette immense zone grise.
Entre corriger trois fautes avec une IA et lui demander d’écrire entièrement un roman, où commence l’assistance et où finit l’auteur ? À partir de quel moment faut-il signaler son utilisation ?
Et si l’œuvre est bonne, originale et nous touche, est-ce que notre jugement doit changer simplement parce qu’une intelligence artificielle a participé à sa fabrication ?
Nous pensions avoir encore un peu de temps pour répondre à ces questions.
Manifestement, non.
L’intelligence artificielle n’arrive plus dans la création.
Elle y est déjà.
