Reconduite deux fois à la tête de France Télévisions, Delphine Ernotte Cunci sait manifestement naviguer dans les eaux agitées de l’audiovisuel public. Mais après onze ans à la barre, les nouvelles économies demandées au groupe risquent cette fois de se voir directement à l’écran.
Pas facile de diriger un groupe comme France Télévisions. Sa présidente, Delphine Ernotte Cunci, vient d’accorder un entretien au Monde et confirme que le groupe va devoir encore économiser. Et cette fois, prévient-elle, cela risque de se voir à l’antenne.
Le métier n’est pas simple, mais il faut rappeler une singularité. Delphine Ernotte est la première présidente de France Télévisions à avoir obtenu un troisième mandat consécutif. Nommée en 2015, reconduite en 2020, elle l’a encore été par l’Arcom en mai 2025. En septembre 2026, cela fait donc un peu plus de onze ans qu’elle dirige le groupe. Si elle termine son troisième mandat, elle aura passé quinze ans à sa tête.
Cela ne veut évidemment pas dire que sa gestion fait l’unanimité. Les syndicats la contestent régulièrement, la Cour des comptes a sévèrement critiqué la situation financière du groupe et la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public lui a réservé quelques séances particulièrement mouvementées. Mais être reconduite deux fois à la tête d’une entreprise publique aussi exposée montre au minimum qu’elle a appris à naviguer entre les gouvernements, les syndicats, le Parlement et le régulateur sans accumuler suffisamment d’oppositions pour être débarquée. Et à France Télévisions, c’est déjà une compétence.
Le problème est qu’aujourd’hui l’équation devient franchement plus difficile. Selon Delphine Ernotte, le financement public diminuerait encore de 47 millions d’euros en 2027. Le contrat d’objectifs et de moyens étant toujours en discussion avec l’État, ce montant reste à ce stade celui avancé par la présidente de France Télévisions. À cela s’ajouteraient environ 20 millions d’euros de recettes publicitaires en moins et une vingtaine de millions provenant cette année de ventes immobilières qui, évidemment, ne pourront pas être répétées tous les ans. Au total, elle chiffre l’effort supplémentaire à environ 90 millions d’euros en 2027, et à 200 millions sur trois ans si l’on ajoute notamment l’inflation.
Sur un groupe dont le budget annuel avoisine les 3 milliards d’euros, ce n’est pas la faillite annoncée. Mais ce n’est plus non plus le genre d’économies que l’on trouve en diminuant les déplacements ou les frais de fonctionnement. Delphine Ernotte le dit clairement : l’effort sera partagé entre les coûts internes et les programmes. Entre 2026 et 2028, un départ sur deux ne doit déjà plus être remplacé. Mais désormais l’antenne est directement concernée.
Les coûts des émissions vont encore être renégociés. Les droits sportifs également. Et Delphine Ernotte cite elle-même la Coupe de France de football parmi les compétitions que France Télévisions pourrait ne pas renouveler. Pendant longtemps, les économies de l’audiovisuel public pouvaient rester assez abstraites pour le téléspectateur : des réorganisations, des réductions d’effectifs, des négociations internes. Cette fois, il risque de les voir, avec moins de fictions inédites, des programmes moins coûteux et certains événements sportifs qui pourraient disparaître.
Mais derrière les comptes de France Télévisions se joue aussi une bataille beaucoup plus large. Delphine Ernotte parle d’un risque de « vassalisation » de la création française au profit des grandes plateformes étrangères. Le mot est fort, mais les chiffres présentés par l’Arcom au Festival de la fiction de La Rochelle montrent bien le basculement en cours.
En 2025, Netflix a consacré 308 millions d’euros à la création audiovisuelle et cinématographique française au titre de ses obligations légales. Selon les mêmes indicateurs réglementaires, France Télévisions reste devant avec 476 millions. Ces montants ne représentent pas la totalité des investissements des deux groupes, mais ils donnent une tendance. Le président de l’Arcom, Martin Ajdari, estime même que Netflix pourrait devenir en 2030 le premier financeur de la création audiovisuelle et cinématographique française. Et il rappelle que les plateformes ne financent pas exactement la même chose que les chaînes traditionnelles : moins d’heures de tournage, moins d’œuvres et moins de diversité dans les genres.
Delphine Ernotte n’est d’ailleurs pas seule à s’inquiéter. Le patron de TF1, Rodolphe Belmer, alerte lui aussi sur le financement de la télévision française face aux grandes plateformes et à YouTube. Quand le premier groupe privé et le premier groupe public commencent à tenir un discours assez proche, le problème dépasse la traditionnelle défense de l’audiovisuel public.
Cela ne dispense évidemment pas France Télévisions de poursuivre ses propres réformes. En septembre 2025, la Cour des comptes avait qualifié sa situation financière de critique et réclamé des transformations structurelles importantes.
C’est toute la difficulté du troisième mandat de Delphine Ernotte. Elle doit continuer à faire maigrir France Télévisions tout en évitant que cela ne finisse par trop se voir à l’écran. Après onze ans, elle a incontestablement appris à durer. Pour certains programmes de France Télévisions, c’est désormais beaucoup moins certain.
