Expulsée du territoire français et visée par un gel de ses avoirs, Xenia Fedorova devrait pourtant retrouver prochainement CNews en visioconférence. Une opération manifestement étudiée par les juristes de Canal+, qui ne viole pas nécessairement la loi mais en contourne clairement l’esprit. Jean-Noël Barrot se dit désormais « affligé » par ce choix éditorial. Jean-Noël Barrot se dit désormais « affligé » par ce choix éditorial.
Xenia Fedorova n’est peut-être plus autorisée à résider en France, mais elle n’a pas disparu des médias français. L’ancienne présidente de RT France continue de collaborer au JDNews et CNews vient d’annoncer son prochain retour à l’antenne.
Mercredi 2 septembre, à la fin de « L’Heure inter », Gauthier Le Bret a expliqué que la chroniqueuse pourrait intervenir à distance en visioconférence. Selon le présentateur, les services juridiques de Canal+ ont étudié la décision prise contre elle et conclu qu’elle n’était pas empêchée de s’exprimer depuis l’étranger. Le rythme de ses anciennes interventions, le mercredi et le dimanche, pourrait même être repris, bien qu’aucune date ni fréquence précise n’ait encore été annoncée.
Le message est clair : le groupe Canal+ n’entend pas renoncer à Xenia Fedorova.
Un contournement soigneusement préparé
Juridiquement, l’argument de CNews peut se défendre. Un arrêté d’expulsion interdit à une personne de demeurer sur le territoire français. Il ne lui interdit pas de s’exprimer depuis l’étranger et n’empêche pas un média français de l’interroger ou de lui confier une chronique.
Il ne s’agit donc probablement pas d’une violation directe de l’arrêté. Mais la solution retenue ressemble bien à un contournement de ses conséquences médiatiques. Xenia Fedorova ne pourra plus s’asseoir physiquement sur le plateau de CNews, mais elle pourra continuer à y apparaître sur un écran, au même rythme qu’auparavant, pour y livrer son « analyse » et son « expertise ».
La précision donnée à l’antenne sur l’intervention des juristes de Canal+ est révélatrice. La chaîne ne dissimule pas avoir recherché le moyen de maintenir sa chroniqueuse tout en restant formellement dans les limites du droit.
La liberté éditoriale permet à CNews de faire ce choix. Elle autorise également à le juger politiquement et journalistiquement. Il ne s’agit pas d’une interview exceptionnelle destinée à recueillir la réaction d’une personne expulsée. La chaîne prépare le retour régulier d’une ancienne dirigeante d’un média financé par l’État russe, que les autorités françaises accusent d’être un relais des campagnes de désinformation pilotées par Moscou.
Jean-Noël Barrot demande des comptes aux médias de Bolloré
Vendredi 4 septembre, sur France Inter, Jean-Noël Barrot s’est dit « très étonné » et « assez affligé » de voir de grands groupes de médias continuer à ouvrir leurs studios et leurs colonnes à Xenia Fedorova.
Le ministre des Affaires étrangères a présenté l’ancienne présidente de RT France comme une « propagandiste du Kremlin », une « agente d’ingérence » et une « agente de subversion ». Il s’est demandé pourquoi des médias français lui accordaient encore des moyens et du temps médiatique alors qu’il estime avéré qu’elle travaille au service de la Russie, contre la France et l’Union européenne.
Ces accusations restent celles du gouvernement et doivent être présentées comme telles. Xenia Fedorova les conteste et dénonce une mesure politique destinée à la faire taire. Mais Jean-Noël Barrot pose une question légitime : jusqu’où un groupe de médias peut-il invoquer sa liberté éditoriale sans devoir rendre compte de ses choix ?
« Quand on est un groupe de médias et qu’on fait la programmation de ses émissions et de ses invités, on doit pouvoir s’expliquer », a-t-il déclaré.
La réaction du ministre ne constitue évidemment pas une décision de justice. Le gouvernement ne peut pas dicter à une chaîne privée ses invités. Mais il souligne la dimension désormais politique de cette affaire. En maintenant Xenia Fedorova sur CNews et dans le JDNews, les médias de la galaxie Bolloré ne défendent plus seulement la liberté d’expression. Ils choisissent de conserver une place régulière à une personnalité que l’État considère comme un instrument d’influence russe.
Rien ne démontre que Vincent Bolloré ait personnellement décidé ce retour. Mais l’accumulation des tribunes, des chroniques et des soutiens au sein de ses médias rend difficile la présentation de cette présence comme une simple succession de décisions isolées.
Ce que l’Arcom peut réellement faire
L’Arcom ne peut pas interdire préventivement Xenia Fedorova d’antenne en raison de sa nationalité, de ses opinions ou de l’arrêté d’expulsion. Le régulateur n’établit pas une liste des personnes autorisées à intervenir à la télévision.
Il peut en revanche examiner les émissions après leur diffusion et vérifier si CNews respecte ses obligations d’honnêteté, de rigueur, de maîtrise de l’antenne et de pluralisme. La chaîne devra notamment distinguer les faits des commentaires, apporter une contradiction lorsque cela est nécessaire et ne pas présenter comme établies des affirmations contestées ou manifestement fausses.
Cette surveillance ne part pas de zéro. Le 12 juin 2026, l’Arcom a mis CNews en demeure de respecter ses obligations en matière de pluralisme. Après avoir examiné 168 heures d’émissions diffusées en mars 2025, le régulateur avait constaté un « déséquilibre manifeste et durable » ainsi que la prédominance d’un même cadre d’interprétation de l’actualité.
Le Conseil d’État avait déjà jugé, en février 2024, que l’Arcom devait tenir compte de l’ensemble des conditions de fonctionnement d’une chaîne et des caractéristiques de sa programmation. Le pluralisme ne s’apprécie donc plus seulement en comptabilisant les interventions des responsables politiques ou en isolant quelques séquences. Il peut aussi être évalué à travers la composition des plateaux, les thèmes retenus et la manière générale dont l’actualité est présentée.
De nouvelles interventions de Xenia Fedorova pourraient entrer dans cette appréciation globale. Sa seule présence ne suffirait pas à caractériser un manquement. En revanche, la répétition d’un discours favorable aux intérêts du Kremlin, laissé sans véritable contradiction et intégré à une programmation déjà déséquilibrée, pourrait devenir un élément du dossier.
CNews est déjà sous pression
La chaîne n’est pas seulement sous le coup d’une mise en demeure. Le 24 juillet 2026, l’Arcom lui a infligé une amende de 200 000 euros après l’examen de plusieurs émissions. Les manquements sanctionnés concernaient deux séquences de « 100 % Politique », notamment au regard de l’incitation à la haine ou à la discrimination et de la maîtrise de l’antenne. La séquence examinée de « L’Heure des pros 2 » n’a, elle, pas donné lieu à sanction.
Cette décision a été rendue publique le 29 juillet, le jour même où l’expulsion de Xenia Fedorova a été annoncée. La concomitance est politiquement frappante, même si aucun lien juridique ne peut être établi entre les deux dossiers. CNews a annoncé un recours devant le Conseil d’État.
D’autres décisions montrent cependant que le régulateur dispose de véritables moyens d’action. En novembre 2025, le Conseil d’État a confirmé une amende de 20 000 euros infligée à CNews après la diffusion, sans contradiction, de propos grossièrement erronés et contraires aux données scientifiques sur le réchauffement climatique d’origine humaine.
En juin 2026, la Cour européenne des droits de l’homme a également jugé, par cinq voix contre deux, qu’une mise en demeure adressée à CNews après une séquence avec le professeur Christian Perronne ne violait pas la liberté d’expression. Cette décision ne donne pas carte blanche à l’Arcom, mais elle confirme que les exigences d’honnêteté et de rigueur de l’information peuvent justifier une intervention proportionnée du régulateur.
Si de nouveaux manquements sont constatés sur une période distincte de celle déjà visée par la mise en demeure, l’Arcom pourra engager une procédure de sanction. La loi prévoit notamment une amende, une suspension temporaire, une réduction de la durée de l’autorisation et, dans les cas les plus graves, son retrait. Ce dernier scénario reste exceptionnel.
La question de la rémunération
Le retour de Xenia Fedorova soulève enfin une question financière. Un arrêté du 30 juillet, publié au Journal officiel le 31 juillet, a gelé pour six mois les fonds et ressources économiques lui appartenant ou placés sous son contrôle. La mise à disposition directe ou indirecte de fonds à son profit est également encadrée.
Rien ne permet actuellement d’affirmer que ses interventions sur CNews seront rémunérées. Il serait donc imprudent de présenter l’existence d’un paiement comme un fait. Si une rémunération était prévue, elle devrait respecter le dispositif de gel. Une somme pourrait éventuellement être versée sur un compte bloqué, mais elle ne pourrait pas être librement mise à sa disposition. Le gel doit normalement courir jusqu’à la fin du mois de janvier 2027, sauf renouvellement.
Un test pour l’Arcom
CNews a manifestement trouvé le moyen juridique de faire revenir Xenia Fedorova sans la faire revenir en France. La chaîne respecte peut-être la lettre de l’arrêté d’expulsion, mais elle en conteste ouvertement la portée politique.
L’Arcom ne pourra pas interdire la visioconférence avant sa diffusion. Elle devra juger les émissions sur pièces : quels propos auront été tenus, quels faits auront été présentés, quelle contradiction aura été apportée et quelle place ces interventions occuperont dans l’ensemble de la programmation.
La question n’est donc pas seulement de savoir si Xenia Fedorova a le droit de parler. Bien sûr qu’elle l’a. La véritable question est de savoir pourquoi un puissant groupe de médias français tient autant à lui rendre une tribune régulière malgré les accusations d’ingérence et de désinformation formulées par l’État.
La liberté éditoriale protège CNews contre les pressions du gouvernement. Elle ne dispense pas la chaîne de répondre de ses choix. Et elle ne condamne pas l’Arcom à détourner le regard.
