Quatre mois après avoir quitté Grasset, Olivier Nora profite du rendez-vous le plus symbolique de l’année pour le livre, la rentrée littéraire, pour annoncer qu’une nouvelle page commence. Et cette fois, son nom est directement inscrit sur la couverture de la maison
Le calendrier n’a rien d’anodin. C’est lundi 17 août, au moment même où s’ouvre la séquence de la rentrée littéraire, qu’Olivier Nora a choisi d’annoncer son retour. Quatre mois après son éviction spectaculaire de Grasset, qu’il avait dirigé pendant vingt-six ans, l’éditeur de 66 ans crée sa propre maison : Olivier Nora Éditions, ONE. Une façon assez claire de signifier qu’après avoir été sorti d’une des maisons les plus prestigieuses de l’édition française, il entend rester au centre du jeu.
Après Grasset, Olivier Nora fait son ONE man show
Le symbole est d’autant plus fort que son départ de Grasset, annoncé le 14 avril par Hachette Livre, n’avait rien eu d’un changement de direction ordinaire. Hachette avait simplement officialisé son remplacement par Jean-Christophe Thiery, sans donner publiquement les raisons de cette décision. Mais l’éviction avait immédiatement été interprétée par une partie du monde littéraire comme une reprise en main de Grasset dans le cadre de l’influence croissante de Vincent Bolloré sur Hachette et Louis Hachette Group.
La réaction avait été exceptionnelle. Plus de 200 auteurs avaient rejoint, au fil des jours, la contestation. Nombre d’entre eux avaient annoncé qu’ils ne confieraient pas leurs prochains livres à Grasset. Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Bernard-Henri Lévy et beaucoup d’autres avaient ainsi transformé une affaire de gouvernance en débat sur l’indépendance éditoriale et sur la concentration croissante de l’édition française.
C’est précisément ce qui donne une dimension particulière à la création de ONE. Olivier Nora ne repart pas simplement comme un cadre supérieur qui fonde son entreprise après avoir quitté son employeur. Il tente de reconstruire autour de sa personne ce qui constituait une partie de la valeur de Grasset : une relation personnelle entre un éditeur et ses auteurs.
Ses deux premiers livres sont, à ce titre, très révélateurs. En octobre sortiront, en coédition avec Plon, Mémoires provisoires de Bernard-Henri Lévy et Sermons sous les décombres de Delphine Horvilleur. Deux auteurs qu’Olivier Nora publiait déjà chez Grasset. Avant même d’avoir constitué véritablement son catalogue, ONE montre donc que certains auteurs peuvent suivre un éditeur plutôt qu’une marque éditoriale.
Mais il faut aussi relativiser l’image romantique de l’éditeur qui repartirait seul avec quelques manuscrits sous le bras.
ONE se présente comme une maison indépendante et Olivier Nora en conservera le contrôle. Editis prendra cependant une participation minoritaire dans la société, tandis qu’Interforum, filiale du groupe, assurera sa diffusion et sa distribution. Editis fournira également des prestations commerciales, marketing, techniques et administratives. Le numéro deux français de l’édition offre donc à la nouvelle maison une infrastructure immédiatement opérationnelle.
C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de l’opération. Olivier Nora revendique son indépendance éditoriale tout en évitant les fragilités économiques auxquelles se heurte une petite maison réellement isolée. Il garde la main sur les livres et les auteurs, mais s’appuie pour tout le reste sur la puissance industrielle d’un grand groupe, Editis, propriété de Daniel Křetínský. L’indépendance dont il est question est donc d’abord une indépendance de choix éditoriaux, pas une indépendance économique absolue.
L’ambition dépasse d’ailleurs largement les deux ouvrages d’octobre. À partir de janvier 2027, ONE prévoit, à son rythme de croisière, entre 30 et 50 titres par an, en fiction comme en non-fiction, français ou traduits. Ce n’est plus le programme d’une maison confidentielle. C’est celui d’un nouvel acteur qui entend rapidement compter dans le paysage éditorial français.
Reste la question essentielle : combien d’auteurs de Grasset rejoindront effectivement Olivier Nora ? Pour l’instant, au-delà des deux premières publications annoncées, les futurs contrats ne sont pas officiellement connus. La fronde du printemps ne signifie pas automatiquement que tous ceux qui ont rompu avec Grasset rejoindront ONE. Certains pourront aller chez Gallimard, Albin Michel, Le Seuil ou ailleurs.
C’est pourtant là que se jouera une partie du succès de l’entreprise. Car dans l’édition, un nom prestigieux ne suffit pas. Il faut des auteurs, des succès commerciaux, des prix littéraires et la confiance des libraires. Olivier Nora connaît parfaitement cette mécanique après vingt-six ans à la tête de Grasset.
Son annonce du 17 août est donc à la fois un retour, une riposte et un test.
Un retour parce que quatre mois après son éviction, Olivier Nora réapparaît au premier plan.
Une riposte parce qu’il transforme son départ forcé en création d’une nouvelle maison et peut potentiellement récupérer une partie des auteurs qui avaient construit le catalogue de Grasset.
Et un test parce que ONE permettra de vérifier quelque chose de plus profond : dans une édition française de plus en plus concentrée entre quelques grands groupes, le lien personnel entre un éditeur et ses auteurs peut-il encore être suffisamment puissant pour faire naître une maison importante ?
Olivier Nora résume son projet par une formule : « Ce métier est un acte de foi dans le temps long. »
Le paradoxe est que son retour aura, lui, été extrêmement rapide.
Image Livre Hebdo
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