À peine sortie de la crise des lanceurs, l’Europe voit se profiler un nouvel embouteillage spatial. Dans un entretien accordé au Financial Times et publié le 10 août, Josef Aschbacher, directeur général de l’Agence spatiale européenne, prévient que les besoins de lancement devraient culminer entre 2029 et 2031.
Il ne s’agit pas encore d’une pénurie avérée. L’ESA évalue toujours précisément le nombre de missions et les capacités nécessaires. Mais l’accumulation des programmes rend le risque crédible : déploiement de la constellation européenne de communications sécurisées IRIS² à partir de 2029, renouvellement de Galileo et de Copernicus, programmes militaires nationaux et remplacement progressif des satellites de la constellation OneWeb.
L’Europe a retrouvé ses fusées, mais risque déjà d’en manquer
En 2025, l’Europe a réalisé sept lancements opérationnels réussis depuis la Guyane, quatre avec Ariane 6 et trois avec Vega-C. Une huitième tentative européenne, le vol expérimental de la fusée Spectrum d’Isar Aerospace depuis la Norvège, s’est soldée par un échec peu après le décollage.
La comparaison avec SpaceX reste écrasante, mais doit être correctement présentée. L’entreprise américaine a effectué 165 vols orbitaux de Falcon 9 en 2025. Le chiffre de 170 souvent repris comprend également cinq essais de Starship. Même corrigé, l’écart illustre la faiblesse de la cadence européenne face à un concurrent qui réutilise ses lanceurs et enchaîne les missions.
Le problème n’est pas la puissance d’Ariane 6. En juin 2026, sa version la plus performante a placé 36 satellites d’Amazon en orbite et établi un nouveau record européen de charge utile. Le point faible se situe désormais dans la capacité de production et dans la fréquence des tirs.
Toujours selon l’entretien accordé au Financial Times, l’ESA a demandé aux industriels européens d’évaluer le coût d’une augmentation de leurs capacités jusqu’en 2035. Pour Ariane 6, l’hypothèse étudiée consisterait à passer d’une production annuelle appelée à atteindre 9 ou 10 exemplaires à environ 15. Un effort comparable est envisagé pour Vega-C.
Ce passage à 15 Ariane 6 par an n’est donc ni une cadence officiellement adoptée ni un programme déjà financé. Il s’agit d’un scénario industriel dont les États membres devront mesurer le coût. La difficulté ne concerne d’ailleurs pas uniquement la fabrication des fusées. Le pas de tir d’Ariane 6 en Guyane a été conçu autour d’une cadence d’environ un lancement par mois. Une accélération durable supposerait donc également d’adapter l’organisation du site, la logistique et l’ensemble de la chaîne de sous-traitance.
L’enjeu dépasse largement la compétition commerciale. Faute de lanceur européen disponible, l’Union européenne a déjà dû confier à SpaceX plusieurs missions publiques, notamment deux lancements de satellites Galileo en 2024. Ces opérations ont été réussies, mais elles ont montré qu’une infrastructure aussi stratégique que la navigation européenne pouvait dépendre momentanément d’une entreprise privée américaine.
Pour des satellites militaires, de renseignement ou de communications sécurisées, cette dépendance devient encore plus sensible. En cas de crise diplomatique, de priorité accordée aux besoins américains ou de saturation du carnet de commandes de SpaceX, l’Europe ne disposerait pas nécessairement d’un accès garanti à l’espace.
L’Europe ne manque donc pas encore de fusées. Mais si elle ne monte pas rapidement en cadence, elle pourrait disposer des satellites sans avoir les moyens souverains de les placer en orbite. C’est tout le paradoxe européen : avoir retrouvé l’accès à l’espace avec Ariane 6, tout en risquant déjà de ne pas pouvoir l’utiliser suffisamment.
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